Sommaire numéro 8
Contre la casse de l’audiovisuel public
Jean-François Téaldi
Pourquoi les pauvres deviennent conservateurs
Paul Ariès
Les « petits-moyens »
Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet, Yasmine Siblot
Vers un pacte social mondial sur l’eau
Ricardo Petrella en collaboration avec Philippe Godard
Histoire et actualité
Jean-Luc Debry
Libres propos
Martine Billard
Menaces sur le savoir scientifique
Jérôme Bourdieu et Georges Debrégas
Réforme des lycées : où va-t-on ?
Daniel Rome
La frénésie sécuritaire
Laurent Mucchielli
Après Edvige, Cristina
Charlotte Belge
Les amoureux au ban public
Serge Slama
France, terre d’asile ?
Pierre Henry
Nucléaire : un mensonge d’État privatisé
Lilian Noiret
Société moderne, ou société totale ?
Marc Thiland
Violence
Georges Labica
Faut-il sauver la PAC ?
Ambroise Mazal
Le mépris, entre oubli et reconnaissance
Michel Lepesant
La dette publique, une affaire rentable
André-Jacques Holbecq et Philippe Derudder
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Contre la casse de l’audiovisuel public (extrait)
Jean-François Téaldi, Porte-parole de la CGT et de l’intersyndicale de l’audiovisuel public
Les services publics à la française nous sont enviés
dans le monde entier. Que ce soit la SNCF, la Sécurité
sociale, les hôpitaux, la poste, les prud’hommes ou EDF,
ils assurent un service égal pour tous. Dans leur
volonté de gérer ces services publics comme des entreprises
dont le but principal serait de remplir les poches
des actionnaires du CAC40, le président de la République,
son gouvernement et la majorité de droite au
Parlement sont en train de les casser et de préparer
leur privatisation, aidés en cela par la très libérale
Commission européenne. Il en va de même pour le service
public audiovisuel.
Le 8 janvier dernier le président
de la République annonçait la
suppression de la publicité sur
tout l’audiovisuel public. Pourquoi pas,
si cette décision avait été prise pour
améliorer le contenu des programmes
et renforcer le pluralisme de l’information.
Mais pas du tout ! Le Président
avait tout simplement décidé de faire
cadeau de 800 millions d’euros à ses
amis Bouygues, Bolloré et consorts qui
possèdent les télévisions privées,
amputant de 30 % le budget de France
Télévisions et de 55 millions celui de
Radio-France, sans trouver de financement
alternatif crédible ! Depuis l’annonce
présidentielle, France 3 a perdu à
elle seule 56 millions d’euros de publicité
et a dû faire 26 millions d’euros
d’économies pour l’année 2008 :
6,5 millions sur des investissements
techniques et informatiques, handicapant
ainsi son avenir sur le Net,
l’ADSL, la téléphonie mobile... alors
que les groupes privés investissent à
tours de bras dans ce secteur ; 8,3 millions
sur la grille de programmes, pénalisant
ainsi le téléspectateur qui paye la
redevance. Car qui dit diminution des
productions dit rediffusions de programmes,
réduction de la durée et des
éditions d’informations locales et
régionales durant l’été...
Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 8 du Sarkophage, en kiosque à partir du 13 septembre.
Histoire et actualité (extrait)
Jean-Luc Debry, Collaborateur de la revue Gavroche
La primarité émotive de l’actualité s’est substituée,
petit à petit, à la propagation d’une culture qui
échappait à l’emprise de l’idéologie dominante. La
difficulté aujourd’hui – notamment à gauche – de
transmettre l’histoire propre aux milieux populaires,
singulièrement absente de l’histoire officielle,
représente un réel défi. Résister peut prendre
la forme d’un travail éditorial sur l’exploration de
cette histoire, un acte militant et salutaire que la
revue Gavroche poursuit depuis 1981.
L’actualité est un dispositif
idéologique qui se présente
comme une succession d’événements
se chassant l’un l’autre et
fonctionnant avant tout sur l’émotion.
Sa nature intrinsèquement
spectaculaire se vérifie chaque jour.
C’est sans doute pourquoi le fait
divers en est la clé de voûte. Sous
son auspice s’opère une sorte de
nivellement qui tend à mettre sur la
même équivalence un meurtre, une
émeute, une grève ou plus largement
un fait social qui serait l’expression
d’une crise économique ou politique
aux conséquences dramatiques.
Cette présentation du temps et de
l’espace social, réduite à un éternel
présent sans passé, implique évidemment
que, dans sa fragmentation,
la mise en perspective d’un
espace historique constitué d’un
contexte social et politique infiniment
plus complexe soit désormais
difficile, voire impossible, à concevoir
autrement que comme un acte
de résistance effectué en
conscience. C’est en fait la capacité
d’analyse et de compréhension de
soi en tant que sujet social acteur de
sa propre histoire qui est oblitérée.
Le sujet social est ainsi dépossédé
de lui-même.
Dans le meilleur des cas, des faiseurs
d’histoires qui mettent en
scène le pouvoir dans sa légitimité,
son décorum, et par conséquent sa
séduction, donnent en pâture au
public une mythologie où se mêlent
culte de la personnalité et geste fondatrice
d’une dynastie qui, à elle
seule, explique le présent, ou encore
justifie le culte nostalgique de
l’ordre ancien.
Confondre l’histoire au sens large
avec celle du pouvoir, réduire les
mouvements populaires à l’état de
figuration sans grande intelligence,
sans identités distinctes de l’appareil
de domination (économique, militaire
et idéologique) revient à signifier
la nature transcendante de l’organisation
sociale qui oppose à la trivialité
émotive de l’agitation populaire
la sacralisation d’hommes et de
femmes frappés par la grâce (les
chefs). Autrement dit, il s’agit de
doter cet appareil de domination
idéologique d’une iconographie qui
lui donne une légitimité immémoriale.
Mais l’histoire comme mise à
distance de l’actualité, comme
volonté d’analyser, expliquer, explorer
l’événement dans sa chronologie,
de comprendre la nature des rapports
de force qui opposent des acteurs
pris dans la tourmente d’une dialectique
de l’affrontement (social, militaire
et politique), l’histoire comme
champ d’expression de la conscience
autonome du peuple, relève d’une
tout autre ambition...
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Menaces sur le savoir scientifique (extrait)
Jérôme Bourdieu et Georges Debrégas, Économiste et physicien, militants de « Sauvons la recherche »
Fermeture de centres de recherches « non
rentables », suppression de 900 postes dans l’enseignement
supérieur et la recherche. Le gouvernement
applique la politique annoncée par Sarkozy lors la
cérémonie en l’honneur d’Albert Fert, le 28 janvier
2008. Entre contre-vérités et choix idéologiques,
politiques et économiques, quels sont les grands
axes de la recherche à l’heure de l’hyper-capitalisme
« vert »? En quoi le rapport Attali tend-il à casser
l’instrument de recherche français? Comment une
gauche antiproductiviste pourrait-elle penser une
recherche débarassée de la pression financière?
« La France vit depuis 1968 dans
la crainte des manifestations étudiantes.
Aucun gouvernement n’a
réussi à réformer depuis, en profondeur,
un système qui n’est plus
adapté au monde moderne. […]
Les aménagements postérieurs à
1968 n’ont pas rompu totalement
avec cette idée bien française que
la finalité de l’Université n’est pas
de s’adapter, mais de transformer
la société. » - Claude Goasguen,
délégué général chargé de la
Recherche et de l’Université à
l’UMP, lors de la campagne présidentielle
de 2007.
La recherche et l’université se
voient imposer depuis
quelques années une salve
de réformes d’une rare violence.
Après la loi pour la recherche votée
en 2006, qui a profondément modifié
les modes de financement de la
recherche publique, la loi LRU
(libertés et responsabilités des universités)
adoptée l’été dernier s’est
attaquée aux structures universitaires.
Dernier acte de cette « révolution
», les organismes de
recherche (le CNRS, l’INRS, l’INSERM,
etc.), déjà largement affaiblis
par ces précédentes lois, sont
en passe d’être littéralement
démantelés.
Présentée comme centrale dans le
programme de réforme de l’État par
l’équipe sarkozyste (« la réforme de
l’université » a été décrite comme la
plus importante de la mandature par
Fillon), cette série de mesures cache
sous des annonces d’augmentation
de moyens en trompe-l’oeil, des
intentions politiques rarement
énoncées de façon explicite et pourtant
tout à fait funestes. Il est possible
néanmoins, à condition de
prendre un peu de recul, d’en distinguer
trois principales :
La première motivation est de
faire entrer dans la sphère marchande
les productions et les
modes de productions des secteurs
de la recherche et de l’enseignement
supérieur : ces secteurs sont
sommés de transmettre des savoirs
immédiatement opérationnels et de
faire des découvertes utiles et
exploitables économiquement ; et
chaque université, chaque centre de
recherche doit se constituer en
prestataire de services éducatifs ou
de production de connaissance en
concurrence avec tous les autres. Il
s’agit là de l’application, au niveau
national, des exigences de libéralisation
européennes énoncées
notamment dans la déclaration de
Bologne sur l’enseignement supérieur
et de Lisbonne sur « la société
de la connaissance ». Afin de faire
de l’Europe la « première économie
de la connaissance », il s’agit
de mettre en concurrence les
centres universitaires européens, et
d’ouvrir le marché de l’enseignement
et de la recherche au secteur
privé. Notons que cette doctrine,
qui veut faire de chaque université
un acteur économique autonome,
pourvoyeur de formation et bureau
d’étude, est largement partagée par
la classe politique française, bien
au-delà de la majorité actuelle. La
réforme LRU n’a été rejetée que du
bout des lèvres par une partie seulement
du PS, et a été saluée par
une autre, puisqu’elle est conforme
aux transformations initiées sous
Jospin...
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La frénésie sécuritaire (extrait)
Laurent Mucchielli, Sociologue, directeur de recherches au CNRS
« L’insécurité est à la mode, c’est un fait. » Cette
phrase fut écrite par un journaliste de La Petite
République en… 1907. La question n’est donc pas
nouvelle. Elle est cependant revenue en force dans
le débat public à partir du milieu des années 1970,
et ne l’a plus quitté depuis. Longtemps, ce thème a
clivé le débat politique. Pour simplifier, la gauche,
attentive aux « causes sociales », voulait tenir
ensemble répression et prévention, la droite, simplement
répressive, tournait autour du thème traditionnel
du « retour à l’ordre ». Puis, dans le courant
des années 1990, ce clivage s’est progressivement
estompé. Revenue au pouvoir en 1997, la gauche
« plurielle » a voulu occuper pleinement ce terrain.
Lors du colloque de Villepinte en octobre 1997, le
nouveau gouvernement proclama que la sécurité
était une valeur républicaine, « ni de droite ni de
gauche », et qu’elle serait l’une de ses priorités. Un
tournant était pris et une escalade était engagée,
sur un double plan médiatique et politique.
Sur le plan médiatique, on
assista dès 1998 à une campagne
de disqualification
visant les journaux qui soulignaient
encore les causes sociales de « l’insécurité
» et des « violences
urbaines ». « Menée par l’hebdomadaire
Marianne et le quotidien
Le Figaro, cette campagne vise les
quotidiens Libération et Le Monde,
constitués en symboles de “l’angélisme
de gauche”, tandis que
l’époque serait enfin celle d’un
“réalisme” politique et médiatique
en la matière », rappelle Éric Macé.
De fait, sera délégitimé tout discours
critique ou même modéré, au
profit d’une pensée unique catastrophiste,
expliquant que les choses
vont toujours plus mal, que la
délinquance « explose », que les
délinquants sont « de plus en plus
jeunes et de plus en plus violents »,
qu’ils n’ont plus aucune morale,
que le chômage et les institutions
n’y sont pour rien, que c’est la
faute de parents
« démissionnaires » et de juges
« laxistes », qu’il faut donc « passer
à autre chose » pour rétablir
« enfin » l’ordre et la sécurité.
Sur la scène politique, si la droite
ne fut pas en reste, la gauche lui
facilita le travail. Dès le mois de
janvier 1999, Lionel Jospin voulut
afficher une fermeté inédite, peutêtre
sous l’influence de son
ministre de l’Intérieur, Jean-
Pierre Chevènement. De fait, il
rompit avec toute une tradition
intellectuelle et politique en déclarant
qu’il fallait cesser de parler des
problèmes économiques et sociaux
pour ne pas « donner des excuses
aux délinquants ». En reprenant
ainsi à son compte les amalgames
et le vocabulaire même de ses
adversaires politiques, Jospin espérait
sans doute leur couper l’herbe
sous le pied et les priver d’arguments.
Il ne comprit pas qu’il renforçait
ainsi la préoccupation sécuritaire
chez ses propres électeurs et
qu’il donnait le coup d’envoi d’une
course à l’insécurité qu’il ne pouvait
que perdre. La surenchère
médiatique et l’instrumentalisation
politique des statistiques et des
faits divers aidant, en 2002 les électeurs
ont logiquement « préféré
l’original à la copie »...
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Nucléaire : un mensonge d’État privatisé (extrait)
Lilian Noiret, Membre de l’association Citoyens du monde
Suite aux récents événements dans le Vaucluse
sur le site nucléaire du Tricastin et à Romans-sur-
Isère dans l’usine franco-belge de fabrication de
combustible (FBFC), une série de questions essentielles
se posent dans le contexte où nous nous
trouvons (c’est-à-dire, alors que nous voulons
construire un nouvel EPR) : si nous choisissons de
produire notre énergie avec du nucléaire, est-il
possible que la production soit privatisée ? Doiton
avoir confiance en l’Autorité de Sûreté
Nucléaire (ASN) ? Celle-ci a-t-elle les moyens de
faire pression sur des entreprises privées telles
qu’Areva pour que les normes de sécurité soient
respectées ? Ne doit-on pas abandonner le
nucléaire (comme le réclament les partis et associations
écologistes depuis au moins trois décennies)
avant de connaître une catastrophe d’envergure
nationale, européenne ou mondiale ?
Le nucléaire, présenté
comme « une production
d’énergie écologique », justifié
par un moindre rejet de CO2
dans l’atmosphère (lorsque les
Français allument leur chauffage
au même moment en hiver, il nous
faut acheter notre énergie en Allemagne,
c’est-à-dire avec du charbon
qui rejette du… CO2) a montré
ses limites par quatre fois. La
question du nucléaire pose des
problèmes d’ordre énergétique,
économique, biologique, politique,
bioéthique...
L’usine Socratis, qui procédait au
nettoyage d’une cuve le 8 juillet
dernier à 6 h 30 du matin, a-t-elle
pris toutes les précautions nécessaires
pour éviter le « rejet accidentel
» de 30 m3 d’effluents contenant
12 grammes d’uranium par
litre, selon les préfectures de la
Drôme et du Vaucluse ? L’ASN a-telle
un pouvoir effectif sur une
filiale d’Eurodif ?
Le porte-parole de Socratis (la
filiale d’Eurodif) déclare : « À la
suite du transfert d’une solution
contenant de l’uranium d’une cuve
à l’autre, il y a eu un débordement.
» Comment est-il possible,
lorsqu’on manipule un produit
aussi toxique que l’uranium, de
manquer une opération de
transfert ? Pourquoi et comment
cette solution a-t-elle fini par se
propager dans deux ruisseaux
proches que sont la Gaffière et
l’Auzon ? Le plus inquiétant réside
dans le problème d’étanchéité qui
aurait provoqué la fuite de 360 kg,
officiellement « repompés », ce qui
a eu pour conséquence principale la
destruction des récoltes environnantes
suite au manque d’eau.
Autre problème, le tumulus où
l’uranium militaire a été stocké n’a
pas été signalé entre 1969 et 1998
(approximativement), c’est en 1999
que l’on a relevé 3,6 tonnes d’uranium
dans le réseau pluvial, la
quantité maximale qui aurait pu être
déversée serait de 900 kg, sachant
que « la radioactivité se dilue
comme de l’acide dans de l’eau »
selon les dires d’un spécialiste en
thermodynamique. « Nous avons
mis en place une organisation de
crise qui a permis de gérer cet incident
à caractère environnemental
[…] il n’y a eu aucune incidence
sur le bon fonctionnement de
l’usine et aucune évacuation n’a été
nécessaire », déclare l’attaché de
communication du site. Mensonge
ou réalité, propagande ou sécurité ?
La question de la sécurité
nucléaire pose problème, l’ASN a
beau dire que cette fuite n’est qu’un
accident avec un niveau de
« risque 1 », on se souvient du
nuage de Tchernobyl qui s’est
« stoppé » net à la frontière italienne,
selon Nicolas Sarkozy (déjà
haut placé dans les années 1990),
certainement de peur d’être reconduit
dans son pays d’origine par le
Brice Hortefeux de l’époque (sic) ?...
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Violence (extrait)
Entretien avec Georges Labica, Philosophe
Le dernier livre de Georges Labica, Théorie de la
violence (Vrin, 2008), est un merveilleux ouvrage
par son écriture et son érudition. Un ouvrage
nécessaire aussi, au moment où tant de militants
sont tentés par la désobéissance civique (faucheurs
d’OGM, déboulonneurs, etc.). Les légitimes
résista,ces que provoque cette violence structurelle,
ouvrent la voie à la violence émancipatrice. La
violence est porteuse d’une souffrance qui balance
entre l’infligé et le subi, l’intermittent et le continuel,
l’accidentel et le tenace. Son concubinage
avec le politique égare trop souvent le jugement.
Le Sarkophage : Pourquoi ce livre?
Georges Labica : Les raisons ne
manquent pas. Je vous en donne
deux. Tout d’abord, j’ai eu très tôt la
conscience d’être un enfant du
XXe siècle, c’est-à-dire du siècle de la
mort de masse, sans doute le siècle
le plus sanglant et le plus meurtrier
de l’histoire avec, en continu, sa
multitude de guerres « mondiales »
et locales, impérialistes et coloniales,
aggravées d’exterminations.
Ce siècle nous a fait passer d’un artisanat
de la violence à une industrialisation
programmée. Le Progrèsdes-
sciences-des-techniques-et-dela-
démocratie exprimé en dizaines
de millions de morts. Je me souviens
des cadavres écrasés sous les
bombes de la Seconde Guerre mondiale,
des milliers de mutilés et de la
sortie des camps de la mort, sur fond
de villes en ruine. Hiroshima, symbole
de la Civilisation. La guerre de
libération algérienne, où les paras
jetaient des villageois dans des puits,
suivie de celle du Vietnam, accompagnée
des prodiges du napalm et de
l’agent orange, qui furent mes premiers
engagements militants.
D’autre part, mais la liaison est évidente,
mon orientation professionnelle
en philosophie politique m’a
familiarisé avec une réflexion sur la
violence révolutionnaire. J’ai ainsi
écrit nombre d’articles, d’études et
de livres sur ces personnages emblématiques
de situations de crise que
furent Robespierre, Marx, Engels,
Lénine ou Fanon, tout particulièrement.
L.S. : Tu dis qu’il n’existe pas un
concept de violence. Comment justifies-
tu ce jugement surprenant ?
G.L. : Je m’appuie sur un constat
concernant les formes et les
expressions de la violence.
La liste des actes de violence
défie le recensement : des incivilités
de cours de récré aux drames entre
conjoints, aux névroses familiales et
aux serial killers; du harcèlement
moral à la torture et à l’assassinat
dûment légalisés ; des accidents du
travail ou de la route aux suicides et
aux sacrifices héroïques... La littérature,
le cinéma, la télévision, les
reportages et autres enquêtes sont
gavés et nous gavent de violence.
Les pires formes sont banalisées,
qu’elles soient physiques, psychologiques,
morales ou sociales et suscitent
de nouveaux thérapeutes en
agressologie, en victimologie... En
bonne vieille logique aristotélicienne,
on dirait que la notion de
violence a une compréhension
faible ou quasi nulle, alors que son
extension est infinie. C’est un objet
sur lequel le philosophe a le plus
grand mal à mettre la main. En
attestent les difficultés rencontrées
par tous ceux qui ont tenté d’en donner
une définition et ce fait que la
violence n’est devenue, en tant que
telle, une matière à penser qu’à une
époque relativement récente – 60 ou
70 ans –, en relation à coup sûr avec
la figure de notre XXe siècle. Il s’est
passé quelque chose d’analogue
chez les historiens, lorsqu’ils ont
convenu que le « massacre » était un
« objet d’histoire »...
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