Sommaire numéro 12
Le retour de la domesticité
François-Xavier Devetter, Thierry Ribault, Florence Jany-Catrice
My service à la personne is fantastic
Thierry Ribault
Une crise ? Des crises !
Nicolas Béniès
L’Union européenne, Dr Jekyll et Mr Hyde de l’écologie
Michel Dessenne et Aurélien Bernier
Idéologie européenne, politique réactionnaire
Benjamin Landais, Aymeric Monville, Pierre Yaghlekdjian
Elections illégitimes
André Bellon
Compromissions ordinaires des dirigeants socialistes
Alain Cuénot
Les dangers des neurosciences
Entretien avec Bernard Beartschi
Viv(r)e la gratuité !
Jean-Louis Sagot-Duvauroux
Pour en finir avec un tabou... vive les discriminations positives
Patrick Silberstein
Le syndicalisme à la croisée des chemins
Pierre Kalfa
Lycées militaires : formater les esprits
Jean-Baptiste Malet et Bernard Richard
L’entraide, un facteur de l’évolution
Pablo Servigne
Le technoscientisme, totalitarisme contemporain
Marc Atteia
Le coin des sophistes
Laurent Paillard
La sociale-démocratie démasquée
Philippe Marlière
Oser la confiance
Isabelle Stengers
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Le retour de la domesticité (extrait)
François-Xavier Devetter, Thierry Ribault, Florence Jany-Catrice, Economistes
Que souhaiter de mieux que de créer de l’emploi en
améliorant la qualité de vie, en réduisant les temps
contraints, en soulageant les femmes actives des
tâches domestiques, et en aidant les personnes âgées
à conserver leur autonomie ? La démarche adoptée par
de nombreux gouvernements depuis 1992 (date de la
première mesure de défiscalisation) semble pourtant
s’inscrire dans une autre logique, et le plan Borloo
enfonce le clou. Entre l’amélioration de la qualité de
vie par l’invention de services de proximité d’un côté,
et la création purement quantitative d’emplois de
l’autre, le choix a été fait.
Les hésitations des années 2000
(Allocation Personnalisée
d’Autonomie, loi 2002, création
du Diplôme d’Etat d’Auxiliaire de Vie
Sociale) ont vécu : l’exploitation du
« gisement » (d’emploi) est l’objectif
unique. Quoique... l’opportunisme
aidant, l’agenda politique évolue et une
certaine cohérence avec d’autres
mesures gouvernementales emblématiques
se dessine : le plan Borloo, la
défiscalisation des heures supplémentaires
(symbole du « travailler plus
pour gagner plus ») et enfin le RSA
constituent les trois pôles du triangle
des Bermudes de la politique d’emploi
actuelle. Ces trois mesures convergent
pour encourager une division du travail
accrue, où les couples actifs confient
leurs tâches domestiques à des salariés
pauvres.
La subvention, injuste, est omniprésente
: défiscalisation des heures supplémentaires
des clients, subvention
directe de la demande par le Chèque
emploi service universel et enfin aide à
l’acceptabilité des emplois plus que
partiels et peu rémunérés grâce au
RSA. Si cette logique de spécialisation
et de division toujours plus poussée du
travail est très éloignée de la cohésion
sociale, elle vient par contre nourrir
une néodomesticité totalement décomplexée...
Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 12 du Sarkophage, en kiosque à partir du 16 mai.
Une crise? Des crises ! (extrait)
Nicolas Béniès, Directeur de la revue l’école émancipée, économiste à l’université populaire de caen
La profondeur de la crise actuelle ne fait
plus débats. Les gouvernements ont
essayé de la nier de début août 2007 au
15 septembre 2008, date de la faillite de
Lehman Brothers, qui a ouvert les yeux
des aveugles. Le FMI a publié ses prévisions
en noir après le deuxième sommet
du G20, fin avril 2009, comme l’OFCE –
Observatoire Français des Conjonctures
Économiques – qui a mis lui aussi du
temps à apercevoir la réalité. Le singulier
et le pluriel se mêlent en revanche.
Une crise ou des crises ? Le singulier,
s’il s’impose, n’est pas pour rétrécir
notre champ de vision. Au contraire.
Il faut parler d’une crise systémique du capitalisme
justement parce qu’elle est plurielle.
Elle touche à l’ensemble du mode de production,
aux modalités de l’accumulation du
capital. Ainsi elle se concrétise comme
financière, celle sur laquelle tout le monde
insiste, économique, sociale, politique – les
dirigeants ne sont plus légitimes – mais aussi
écologique, même si cette crise précède
toutes les autres. Elle procède de la même
logique.
Cette logique se trouve incarnée dans les
politiques dites libérales, qui se sont imposées
dans tous les pays, toutes les institutions
internationales façonnant les comportements.
Elles reposent sur trois piliers.
La déréglementation d’abord, autrement
dit la suppression de toute la réglementation
existante, justifiée par la nécessité de la nonintervention
de l’État, dogme cher à la théorie
libérale qui fait des mécanismes du marché
le nec plus ultra de la réalisation de
l’équilibre général dit aussi « allocation optimum
des ressources ». En fait, l’État intervient,
mais sous des formes différentes provenant
des objectifs fixés. Dans la période
dite des Trente glorieuses (1945-1975),
l’objectif principal était d’éviter le retour de
la crise de 1929 en privilégiant l’analyse du
circuit économique – un angle de vue dit
macro-économique – conduisant à une politique
visant à l’augmentation du marché final
pour éviter la surproduction. À partir des
années 1980, le but visé est la hausse du profit
de l’entreprise, un angle de vue microéconomique
centrant le regard sur les
contraintes qui pèsent sur l’entreprise. La
seule variable d’ajustement devient alors le
coût du travail et sa baisse nécessaire pour
augmenter la part du profit dans la valeur
ajoutée, l’indicateur de la création de
richesses, dans un contexte de croissance
« molle ». Le résultat est une tendance à la
surproduction, cachée par une augmentation
gigantesque du crédit, particulièrement dans
les pays anglo-saxons, mais pas seulement.
La situation de l’Islande l’indique. De ce
point de vue, la crise financière, qui est aussi
crise du crédit et bancaire, ne peut
qu’alimenter la récession provoquant ainsi
une mécanique allant vers la dépression.
Le deuxième pilier de ces politiques, le
plus important, la privatisation, organise la
société. Elle étend ses ailes dans les domaines
économique, social, politique et idéologique.
Le privé, ses critères, ses modalités de fonctionnement
sont posés comme supérieurs aux
services publics. Il s’agit de justifier
l’accumulation du capital et son résultat, le
profit, comme étant la seule modalité possible
de satisfaire les besoins humains. Cette
logique conduit à la déstructuration des services
publics, à la mise en cause de leur existence
et à la contestation de leurs valeurs,
notamment celle de l’égalité. Surtout, ces services
publics ne ressortaient pas de la logique
de la valorisation d’un capital...
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Idéologie européenne, politique réactionnaire (extrait)
Benjamin Landais, Aymeric Monville, Pierre Yaghlekdjian, Historien, éditeur et militant politique
Plus d’un an s’est écoulé depuis le 4 février 2008,
lorsque 560 parlementaires de tous bords (à
l’exception notable des communistes), réfugiés à
Versailles, ont violé la volonté souveraine exprimée
par plus de 15 millions de Français 3 ans plus
tôt en ratifiant le Traité de Lisbonne, copie
conforme du Traité constitutionnel. Ce déni de
démocratie est à la base du projet européen.
Les Français, dépossédés de leurs
droits démocratiques les plus
élémentaires, subissent une
politique européenne qui exerce directement
ses effets dévastateurs tout en
servant de prétexte à une politique
nationale non moins destructrice: casse
de la poste, attaques contre les transports
publics, fermeture des hôpitaux,
etc. Prenant aussi prétexte de la crise
actuelle, c’est par centaines que les
entreprises ferment leurs portes et laissent
chaque mois des dizaines de milliers
de travailleurs sur le carreau. Pendant
négatif de la « libre circulation des
capitaux », nous dit-on. Mais on attend
toujours de savoir en quoi celle-ci a pu
un jour revêtir un aspect positif, hormis
pour les actionnaires et les traders.
Pourtant, des perspectives existent
! L’idée de (re)nationalisation
définitive des secteurs clefs de
l’outil productif et de réindustrialisassion
du territoire, grâce à un
pilotage national, progresse dans la
tête des salariés. Seulement voilà,
ces solutions qui semblent de nouveau
s’imposer constituent un programme
totalement contraire à
l’« idéologie européenne », con -
sensus des consensus pour les partis
de l’alternance.
Depuis un an, des événements
significatifs se sont succédés. Lors
du rejet du Traité de Lisbonne par le
peuple irlandais, la « construction »
européenne montrait son vrai visage.
La seule question posée à Bruxelles
était de savoir comment passer outre
ce nouvel obstacle : faire revoter
l’Irlande ou la mettre à l’écart. Bel
exemple de démocratie, quand le
seul pouvoir des citoyens est de ratifier
des décisions sans possibilité
d’émettre un avis défavorable...
De même, c’est contre une opinion
publique largement hostile que
M. Sarkozy a officialisé la réintégration
de la France dans le commandement
intégré de l’OTAN. Les
quelques réactions émises à
l’occasion par des parlementaires
socialistes laissent songeur. Ces
derniers arguaient, sans craindre le
paradoxe, que cette réintégration se
ferait aux dépens d’une « Europe de
la défense ». Reconnaissons dès
lors aux parlementaires de droite la
justesse de leurs propos lorsqu’ils
affirment qu’« il est absurde
d’opposer OTAN et défense européenne,
car la première fait partie
intégrante de la seconde ». Vouloir
l’« Europe de la défense » plutôt
que l’OTAN relève en effet de
l’hypocrisie caractérisée. Dans tous
les cas, notre politique étrangère
devra s’inscrire dans une structure
impérialiste et agressive, dominée
par la puissance états-unienne.
Employer l’expression « idéologie
européenne » n’est pas innocent. Elle
permet de se démarquer du discours
simpliste qui impute tous nos maux
aux institutions européennes,
dédouanant ainsi le capital et les gouvernements
nationaux. Depuis le
début, la « construction » européenne
fait partie intégrante d’un projet
cohérent de recomposition globale
du capitalisme européen, permettant
à la classe dominante d’accroître son
avantage dans le rapport de force qui
l’oppose aux salariés.
En cela, les propositions de la
Commission Balladur pour « réformer
les collectivités locales », bien
qu’elles ne soient pas étiquetées
« made in Bruxelles », entrent dans le
cadre de cette idéologie...
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Compromissions ordinaires des dirigeants socialistes (extrait)
Alain Cuénot, Philosophe
Vous avez aimé le Parti socialiste: quittez-le! Vous
avez voté socialiste: sortez vos cannes à pèche!
Le PS est un obstacle à la refondation d’une véritable
gauche. Un survol de sa politique suffit à ne
pas confondre la « gauchisation » actuelle de son
discours marketing et son véritable positionnement
politique. À babord toute! Rompre avec le
PS pour fonder un projet antiproductiviste.
En suivant l’actualité politique,
on découvre avec
étonnement que la plupart
des dirigeants socialistes
s’accommodent sans difficultés du
pouvoir sarkozien et vont même
jusqu’à saluer les mérites incontestables
de certaines personnalités de
droite en charge de responsabilités
ministérielles. C’est ainsi que Martine
Aubry se déclare tout à fait
satisfaite que Jack Lang ait accepté
la mission du président Sarkozy de
se rendre, en qualité d’émissaire
spécial de l’Élysée, à Cuba pour
saluer Raul Castro, cette démarche
hautement diplomatique relevant à
ses yeux d’une volonté supérieure
de servir les intérêts de la France.
On constate avec tout autant
d’effarement que le camp socialiste,
face aux agissements plus que douteux
de Bernard Kouchner mêlant
allégrement affairisme et fonction
politique, révélés par Pierre Péan
dans son ouvrage Le Monde selon
K. (Fayard, 2009), ne paraît en
aucune manière choquer, tout au
contraire. Laurent Fabius affirme
sans l’ombre d’un doute que son
ancien camarade reste à ses yeux
« un honnête homme ». Élisabeth
Guigou et plusieurs députés socialistes
se réjouissent, au cours des
questions au gouvernement à
l’Assemblée nationale visant directement
Kouchner, de voir ce dernier
se sortir honorablement de cette
épreuve personnelle, lui manifestant
force signes d’encou ragement, sourires
complices, oeillades, applaudissements
fournis, messages écrits
chaleureux. Patrick Pelloux, éminent
syndicaliste des urgentistes,
interrogé sur cette affaire, ne veut
retenir que l’image pieuse et respectable
du fondateur de « Médecins du
monde » portant secours aux réfugiés
vietnamiens, ne s’autorisant en
aucune façon à juger cet actuel
ministre du régime sarkozien.
A un autre niveau, Malek Boutih,
sollicité par Nicolas Sarkozy pour
assurer des responsabilités
politiques
au sein du ministère de la
ville affirme très sérieusement
qu’il était prêt à accepter une telle
charge, mais qu’il a finalement
refusé car certaines garanties
d’ordre professionnel n’étaient pas
réunies. Se définissant comme un
militant socialiste ambitieux et
déterminé, il attend avec impatience
de figurer sur la liste des
européennes en vue des prochaines
élections.
De son côté, le député socialiste
André Vallini, exprime sa plus
grande satisfaction à participer à la
commission Balladur sur la
réforme des collectivités territoriales,
tandis que, pour leur part,
Pierre Mauroy et Jacques Julliard,
membres de cette même commission,
redoublent de zèle, apparaissant
comme de bons élèves studieux
et disciplinés. La toute
récente secrétaire nationale du PS,
issue du camp de Ségolène Royal,
se montre elle aussi tout à fait satisfaite
du travail de Fadela Amara,
personnalité à ses yeux « moralement
irréprochable, animée d’un
courage exemplaire » dans sa fonction
ministérielle au côté de Christine
Boutin...
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Les dangers des neurosciences (extrait)
Entretien avec Bernard Baertschi, Maître d’enseignement et de recherches à l’institut d’éthique biomédicale, genève
Nous avons déjà publié divers textes consacrés à la
critique du « capitalisme vert », cette tentative des
milieux d’affaires et technoscientistes d’adapter la
planète et les humains aux besoins du productivisme
capitaliste. Paul Ariès a évoqué les dangers
du transhumanisme, Philippe Godard a esquissé ce
que pourrait être le passage des OGM aux Humains
génétiquement modifiés (HGM), Jacques Testart
considère que le danger immédiat vient de la possibilité
de trier les embryons. Le Sarkophage se
devait de s’entretenir avec Bernard Baertschi,
grand spécialiste des neurosciences.
Le Sarkophage : Vous venez de
publier un ouvrage difficile, mais
essentiel, La Neuroéthique (La
Découverte, 2009), dont le soustitre
expose fort bien les enjeux :
« Ce que les neurosciences font à
nos conceptions morales. » Le Sarkophage
a déjà publié quelques
textes sur le transhumanisme (Paul
Ariès), les fantasmes portant sur
des « humains génétiquement
modifiés » (Philippe Godard) ou le
tri des embryons (Jacques Testart).
Ce que vous écrivez est, d’une certaine
façon, plus inquiétant encore,
puisque vous expliquez que les neurosciences
vont bientôt permettre
de lire dans les pensées. Comment
est-ce techniquement possible ?
N’est-ce pas une menace pour les
libertés individuelles et, au-delà,
pour notre conception traditionnelle
du sujet ?
Bernard Baertschi : Pour illustrer
les possibilités de l’imagerie
cérébrale, une expérience classique
est de montrer à une personne placée
dans une machine IRM (imagerie
par résonance magnétique) une
suite d’images représentant des
maisons et des visages. Le public
qui observe voit clairement que la
réaction du cerveau est différente
dans les deux cas : ce n’est pas la
même partie qui « s’allume ». On
n’a alors plus besoin de connaître
l’image, le sujet regarde pour
savoir ce qu’il voit : on peut « lire »
la réaction de son cerveau, donc ses
pensées (ou du moins certaines
d’entre elles).
Évidemment, il y a très loin de
cela à la capacité de détecter, par
exemple, la différence entre des
attitudes propositionnelles comme
« penser que je dois aider une personne
parce qu’elle est dans le
besoin » et « penser que je dois
aider une personne parce que je
souffre de la voir dans le besoin »,
ce qui pourtant serait bien utile
pour évaluer les motivations. Serace
un jour réalisable et pourronsnous
alors littéralement lire les
pensées de quelqu’un ? Je n’en ai
pas la moindre idée et, à vrai dire,
j’en doute, même si le fait que
chaque état mental soit corrélé à un
état cérébral rend l’entreprise possible
en principe.
Pas d’inquiétude donc pour
l’instant : il n’existe aucune menace
sur nos libertés individuelles et
plus particulièrement sur notre vie
privée. Malheureusement, se rassurer
ainsi est un leurre : ce qui est
actuellement réalisable n’est pas
aussi innocent que détecter des
maisons et des visages. L’imagerie
cérébrale est déjà utilisée dans le
prétoire. Aux États-Unis, Terry
Harrington a été récemment innocenté
et libéré après avoir passé 25
ans en prison, parce que l’imagerie
a montré qu’il ne connaissait pas
certains détails du meurtre dont on
l’accusait (par exemple, notre cerveau
ne réagit pas de la même
manière aux images représentant
les lieux que l’on connaît et les
lieux que l’on ne connaît pas).
Dans le même pays, l’imagerie
est depuis peu utilisée pour détecter
les mensonges. Cela pourrait bien
traverser l’Atlantique d’ici
quelques années. Bonne, ou mauvaise
nouvelle ?...
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L’entraide, un facteur de l’évolution (extrait)
Pablo Servigne, Ethologue
Alors que le monde subit les ravages
d’un individualisme poussé à l’extrême,
il apparaît de plus en plus urgent de préparer
une contre-offensive. À ce titre, il
est intéressant d’aller jeter un oeil sur
l’oeuvre d’un penseur oublié, Piotr Kropotkine,
dont l’un des ouvrages majeurs,
L’Entraide, un facteur de l’évolution,
(1902) vient d’être réédité. En quoi la
pensée de Kropotkine est-elle toujours
d’actualité ? et pourquoi les gauches
ont-elles largement oublié l’entraide ?
En cette année 2009, Darwin est tellement
présent dans la presse qu’il serait
redondant de rappeler en quoi consiste
le mécanisme de sélection naturelle codécouvert
par Darwin et Wallace. En revanche, on
peut rappeler dans quel contexte a émergé
cette théorie. À l’époque, la société victorienne
imposait avec brutalité un mode de
production capitaliste, dans un imaginaire
politique de guerre de tous contre tous
(Hobbes) et un modèle économique de
l’individu égoïste et calculateur en compétition
permanente (Adam Smith).
De nombreux intellectuels de l’époque ont
utilisé la toute fraîche théorie de la sélection
naturelle pour l’appliquer aux sociétés
humaines et ainsi justifier leurs politiques
anti-sociales. Ils voyaient dans l’aide aux
pauvres une perte d’énergie et surtout une
impasse évolutive qui affaiblirait la société.
Pour eux, si la société allait à contresens de
« l’évolution naturelle », elle courrait à sa
perte. C’est ce que l’on a maladroitement
appelé le « darwinisme social ».
Inversement, pour d’autres penseurs de
l’époque comme Thomas Huxley, le but principal
de la société devait être la modération
de cette lutte acharnée, car toute société
humaine qui suivrait cette voie « naturelle »
de la « loi du plus fort » évoluerait obligatoirement
vers le chaos et le malheur. Bref, à
droite comme à gauche, tout le monde voyait
la nature telle que Hobbes la décrivait, un
« combat de gladiateurs » où « il ne se fait
pas de quartier » (Huxley).
Tout le monde… ou presque. La science
russe voyait la nature tout à fait autrement, et
le seul représentant de cette école à avoir
écrit en anglais – et donc à avoir été lu par le
monde occidental – fut le prince anarchiste
Kropotkine.
Piotr Kropotkine est né 1842 à Moscou
dans une famille aristocratique 2. Destiné à
une carrière militaire à la cour impériale, il
renoncera peu à peu à la brutalité de l’armée
et à tous ses privilèges, préférant une carrière
de scientifique et de révolutionnaire.
Acquis à la vision humaniste des
Lumières, il voyagera beaucoup et, au
moment de la création du mouvement socialiste
international, il affirmera ses positions
politiques au contact des révolutionnaires
d’Europe occidentale...
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Le technoscientisme, totalitarisme contemporain (extrait)
Marc Atteia, Mathématicien, miitant du mouvement pour la défense de la paix et des libertés (mdpl)
Aux idéologies athées qui ont tenté au XXe siècle
de soumettre le monde à leur empire s’est substituée,
sans transition, une idéologie beaucoup
plus subtile, qui surplombe le monde et
l’assujettit à un nouvel ordre : le technoscientisme.
C’est dans l’entité planétaire qu’est la ville
que la religion technoscientiste est vénérée avec
le plus de ferveur.
La Ville est l’agglomération
planétaire qui réunit, agrège,
soude entre elles toutes les
villes et villages de la Terre.
C’est une pieuvre immense qui
projette ses tentacules dans toutes
les directions, jusqu’aux lieux les
plus reculés du Globe.
Nietzsche prophétisait, il y a
presque deux siècles : « Nous harmoniserons
la nature tout en la
délivrant de son travesti divin.
Nous lui prendrons ce qui nous est
nécessaire pour porter nos rêves
au-delà de l’homme. Il naîtra une
chose plus grande que l’orage, la
montagne ou la mer. »
Cette vision grandiose de
Nietzsche hante la Ville et elle
oeuvre sans relâche pour
l’accomplir.
En trois siècles seulement, la
Ville a ravi ses secrets les plus
intimes à la nature ; elle a découvert
les grandes « lois » qui régissent le
monde; elle a élaboré des modèles
mathématiques de ces « lois » et, à
partir de ces modèles elle a conçu
et fabriqué des objets techniques
qui émerveillent les terriens.
Technologies nucléaires, informatiques,
spatiales, technologies
de la chimie, biotechnologies,
nanotechnologies innervent toute la
Ville.
Enivrée par ses multiples succès,
la Ville ne voit plus rien qui puisse
faire obstacle à la réalisation de son
projet : re-créer le monde.
Dans la Ville tout est artificiel –
artifice.
La distinction entre le jour est la
nuit y est de moins en moins marquée.
Les aliments y sont de facture
industrielle : congelés, vitaminés,
allégés, irradiés, etc.
De la Ville monte en permanence
un grondement qui est le mélange –
cacophonique – de tous les sons
émis par des milliers d’automates,
fabriqués par les hommes, qui se
répandent partout et se multiplient
très vite.
Ces automates règnent en
maîtres dans la Ville où ils astreignent
tous les terriens à vivre à un
rythme de plus en plus rapide, à travailler
à des cadences épuisantes
perturbant ainsi de plus en plus leur
sensibilité et leurs affects.
La Ville est presque partout laide
et sans âme : ici, de hautes tours
écrasent les hommes par leur
gigantisme ; ailleurs, se développent
des bidonvilles misérables,
cruels, inhumains où sont parqués
tous les parias de la Ville...
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Oser la confiance (extrait)
Isabelle Stenger, Philosophe
Depuis octobre, les oeuvres de Karl Marx sont,
nous dit-on, très demandées en librairie. On ose à
nouveau parler de capitalisme là où il fallait dire
« économie de marché », un terme fait pour renvoyer
quasi automatiquement à « l’échec de
l’économie étatisée » ; et l’on ose se souvenir
que, pour le capitalisme, le marché n’est qu’un
moyen parmi bien d’autres. Même le mot « système
», poussé avec un gros soupir impuissant, a
pris du plomb dans l’aile.
Le système, c’est ce dont
nous faisons tous partie,
tant les traders ou les
patrons que les travailleurs ou les
chômeurs – tous coupables ! Mais
aujourd’hui, foin de ces troubles
identifications : l’effet de décennies
de pédagogie doucereuse se
dissout et les cerveaux se remettent
à fonctionner. Au « nous »
résigné de ceux qui ont appris qu’il
faut bien s’incliner devant les lois
– dures, mais justes – du marché,
que la compétitivité est la condition
sine qua non de la vie, ou
encore que seuls les rêveurs ou les
intellectuels irresponsables peuvent
imaginer échapper au système,
fait place une colère contre
« eux », contre ceux qui ont tenté
de faire croire que ce monde
récompenserait ceux qui « travaillent
plus » – sinon pour gagner
plus, en tout cas pour ne pas perdre
son travail.
Nos responsables, ceux qui se
sentent responsables non de
l’avenir commun, mais de
« nous », du fait que nous restions
sinon confiants du moins résignés,
sont inquiets. Ils promettent une
moralisation du capitalisme, voire
le retour bienvenu de l’« économie
réelle », débarrassée des « excès »
de la finance.
Mais ces slogans ne marchent
pas, le gouvernail ne répond plus.
Pire, il semble même que, de par le
monde, trop de ceux qui en ont les
moyens rechignent au rôle qui leur
est dévolu – consommer, c’est-àdire
participer à la relance de la
croissance. Le prix de l’essence a
baissé, mais la vente des 4X4 ne
redémarre pas ! Pour certains économistes,
il s’agit d’un comportement
irrationnel qui frôle la trahison
: ces « nouveaux sobres »
devraient savoir que c’est d’eux
que dépend le destin des « bas
revenus », dont la consommation,
limitée aux biens de première
nécessité, est incapable de relancer
la machine.
Crise de confiance ou perte de
confiance ? Selon la manière dont
on parle de ce qui se passe aujourd’hui,
on s’engage. Ceux et celles
qui parlent de « l’inquiétude » des
gens, de leur pessimisme,
emploient, quelles que soient leurs
intentions, le langage du pouvoir,
c’est-à-dire du berger qui comprend,
mais garde la tête froide.
Parler de perte de confiance et
non de crise implique que « les
gens » ne sont pas aussi complètement
schizos que le voudraient nos
responsables. C’est faire le pari
que, lorsqu’ils entendent parler des
possibilités de « sortie de crise »,
de la « relance de la croissance »
comme impératif catégorique, ils
savent aussi désormais que cette
croissance, dont tout dépend, voue
« les générations à venir », qui ne
sont autres que leurs enfants et
petits-enfants, à la désespérance.
Et cela pour de bon, car il ne s’agit
pas seulement d’une « crise » –
serrons les dents, on s’adaptera –,
mais d’une dégradation toujours
plus irréversible des conditions de
la vie sur Terre...
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