Le Sarkophage - Journal d'analyse politique - contre tous les sarkozysmes
Numéro 1 en kiosque du 14 juillet au 15 septembre 2007
Numéro 2 en kiosque à partir du 15 septembre 2007
Numéro 3 en kiosque à partir du 17 novembre 2007
Numéro 4 en kiosque à partir du 19 janvier 2008
Numéro 5 en kiosque à partir du 19 janvier 2008
Numéro 6 en kiosque à partir du 17 mai 2008
Numéro 7 en kiosque à partir du 17 juillet 2008
Numéro 8 en kiosque à partir du 13 septembre 2008
Numéro 9 en kiosque à partir du 15 novembre 2008
Numéro 10 en kiosque à partir du 17 janvier 2009
Numéro 11 en kiosque à partir du 14 mars 2009
Numéro 12 en kiosque à partir du 16 mai 2009
Sommaire numéro 12

Le retour de la domesticité
François-Xavier Devetter, Thierry Ribault, Florence Jany-Catrice

My service à la personne is fantastic
Thierry Ribault

Une crise ? Des crises !
Nicolas Béniès

L’Union européenne, Dr Jekyll et Mr Hyde de l’écologie
Michel Dessenne et Aurélien Bernier

Idéologie européenne, politique réactionnaire
Benjamin Landais, Aymeric Monville, Pierre Yaghlekdjian

Elections illégitimes
André Bellon

Compromissions ordinaires des dirigeants socialistes
Alain Cuénot

Les dangers des neurosciences
Entretien avec Bernard Beartschi

Viv(r)e la gratuité !
Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Pour en finir avec un tabou... vive les discriminations positives
Patrick Silberstein

Le syndicalisme à la croisée des chemins
Pierre Kalfa

Lycées militaires : formater les esprits
Jean-Baptiste Malet et Bernard Richard

L’entraide, un facteur de l’évolution
Pablo Servigne

Le technoscientisme, totalitarisme contemporain
Marc Atteia

Le coin des sophistes
Laurent Paillard

La sociale-démocratie démasquée
Philippe Marlière

Oser la confiance
Isabelle Stengers

Le retour de la domesticité (extrait)
François-Xavier Devetter, Thierry Ribault, Florence Jany-Catrice, Economistes

Que souhaiter de mieux que de créer de l’emploi en améliorant la qualité de vie, en réduisant les temps contraints, en soulageant les femmes actives des tâches domestiques, et en aidant les personnes âgées à conserver leur autonomie ? La démarche adoptée par de nombreux gouvernements depuis 1992 (date de la première mesure de défiscalisation) semble pourtant s’inscrire dans une autre logique, et le plan Borloo enfonce le clou. Entre l’amélioration de la qualité de vie par l’invention de services de proximité d’un côté, et la création purement quantitative d’emplois de l’autre, le choix a été fait.
Les hésitations des années 2000 (Allocation Personnalisée d’Autonomie, loi 2002, création du Diplôme d’Etat d’Auxiliaire de Vie Sociale) ont vécu : l’exploitation du « gisement » (d’emploi) est l’objectif unique. Quoique... l’opportunisme aidant, l’agenda politique évolue et une certaine cohérence avec d’autres mesures gouvernementales emblématiques se dessine : le plan Borloo, la défiscalisation des heures supplémentaires (symbole du « travailler plus pour gagner plus ») et enfin le RSA constituent les trois pôles du triangle des Bermudes de la politique d’emploi actuelle. Ces trois mesures convergent pour encourager une division du travail accrue, où les couples actifs confient leurs tâches domestiques à des salariés pauvres.
La subvention, injuste, est omniprésente : défiscalisation des heures supplémentaires des clients, subvention directe de la demande par le Chèque emploi service universel et enfin aide à l’acceptabilité des emplois plus que partiels et peu rémunérés grâce au RSA. Si cette logique de spécialisation et de division toujours plus poussée du travail est très éloignée de la cohésion sociale, elle vient par contre nourrir une néodomesticité totalement décomplexée...

Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 12 du Sarkophage, en kiosque à partir du 16 mai.

Une crise? Des crises ! (extrait)
Nicolas Béniès, Directeur de la revue l’école émancipée, économiste à l’université populaire de caen

La profondeur de la crise actuelle ne fait plus débats. Les gouvernements ont essayé de la nier de début août 2007 au 15 septembre 2008, date de la faillite de Lehman Brothers, qui a ouvert les yeux des aveugles. Le FMI a publié ses prévisions en noir après le deuxième sommet du G20, fin avril 2009, comme l’OFCE – Observatoire Français des Conjonctures Économiques – qui a mis lui aussi du temps à apercevoir la réalité. Le singulier et le pluriel se mêlent en revanche.
Une crise ou des crises ? Le singulier, s’il s’impose, n’est pas pour rétrécir notre champ de vision. Au contraire. Il faut parler d’une crise systémique du capitalisme justement parce qu’elle est plurielle. Elle touche à l’ensemble du mode de production, aux modalités de l’accumulation du capital. Ainsi elle se concrétise comme financière, celle sur laquelle tout le monde insiste, économique, sociale, politique – les dirigeants ne sont plus légitimes – mais aussi écologique, même si cette crise précède toutes les autres. Elle procède de la même logique.
Cette logique se trouve incarnée dans les politiques dites libérales, qui se sont imposées dans tous les pays, toutes les institutions internationales façonnant les comportements. Elles reposent sur trois piliers.
La déréglementation d’abord, autrement dit la suppression de toute la réglementation existante, justifiée par la nécessité de la nonintervention de l’État, dogme cher à la théorie libérale qui fait des mécanismes du marché le nec plus ultra de la réalisation de l’équilibre général dit aussi « allocation optimum des ressources ». En fait, l’État intervient, mais sous des formes différentes provenant des objectifs fixés. Dans la période dite des Trente glorieuses (1945-1975), l’objectif principal était d’éviter le retour de la crise de 1929 en privilégiant l’analyse du circuit économique – un angle de vue dit macro-économique – conduisant à une politique visant à l’augmentation du marché final pour éviter la surproduction. À partir des années 1980, le but visé est la hausse du profit de l’entreprise, un angle de vue microéconomique centrant le regard sur les contraintes qui pèsent sur l’entreprise. La seule variable d’ajustement devient alors le coût du travail et sa baisse nécessaire pour augmenter la part du profit dans la valeur ajoutée, l’indicateur de la création de richesses, dans un contexte de croissance « molle ». Le résultat est une tendance à la surproduction, cachée par une augmentation gigantesque du crédit, particulièrement dans les pays anglo-saxons, mais pas seulement. La situation de l’Islande l’indique. De ce point de vue, la crise financière, qui est aussi crise du crédit et bancaire, ne peut qu’alimenter la récession provoquant ainsi une mécanique allant vers la dépression.
Le deuxième pilier de ces politiques, le plus important, la privatisation, organise la société. Elle étend ses ailes dans les domaines économique, social, politique et idéologique. Le privé, ses critères, ses modalités de fonctionnement sont posés comme supérieurs aux services publics. Il s’agit de justifier l’accumulation du capital et son résultat, le profit, comme étant la seule modalité possible de satisfaire les besoins humains. Cette logique conduit à la déstructuration des services publics, à la mise en cause de leur existence et à la contestation de leurs valeurs, notamment celle de l’égalité. Surtout, ces services publics ne ressortaient pas de la logique de la valorisation d’un capital...

Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 12 du Sarkophage, en kiosque à partir du 16 mai.

Idéologie européenne, politique réactionnaire (extrait)
Benjamin Landais, Aymeric Monville, Pierre Yaghlekdjian, Historien, éditeur et militant politique

Plus d’un an s’est écoulé depuis le 4 février 2008, lorsque 560 parlementaires de tous bords (à l’exception notable des communistes), réfugiés à Versailles, ont violé la volonté souveraine exprimée par plus de 15 millions de Français 3 ans plus tôt en ratifiant le Traité de Lisbonne, copie conforme du Traité constitutionnel. Ce déni de démocratie est à la base du projet européen.
Les Français, dépossédés de leurs droits démocratiques les plus élémentaires, subissent une politique européenne qui exerce directement ses effets dévastateurs tout en servant de prétexte à une politique nationale non moins destructrice: casse de la poste, attaques contre les transports publics, fermeture des hôpitaux, etc. Prenant aussi prétexte de la crise actuelle, c’est par centaines que les entreprises ferment leurs portes et laissent chaque mois des dizaines de milliers de travailleurs sur le carreau. Pendant négatif de la « libre circulation des capitaux », nous dit-on. Mais on attend toujours de savoir en quoi celle-ci a pu un jour revêtir un aspect positif, hormis pour les actionnaires et les traders.
Pourtant, des perspectives existent ! L’idée de (re)nationalisation définitive des secteurs clefs de l’outil productif et de réindustrialisassion du territoire, grâce à un pilotage national, progresse dans la tête des salariés. Seulement voilà, ces solutions qui semblent de nouveau s’imposer constituent un programme totalement contraire à l’« idéologie européenne », con - sensus des consensus pour les partis de l’alternance.
Depuis un an, des événements significatifs se sont succédés. Lors du rejet du Traité de Lisbonne par le peuple irlandais, la « construction » européenne montrait son vrai visage. La seule question posée à Bruxelles était de savoir comment passer outre ce nouvel obstacle : faire revoter l’Irlande ou la mettre à l’écart. Bel exemple de démocratie, quand le seul pouvoir des citoyens est de ratifier des décisions sans possibilité d’émettre un avis défavorable...
De même, c’est contre une opinion publique largement hostile que M. Sarkozy a officialisé la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN. Les quelques réactions émises à l’occasion par des parlementaires socialistes laissent songeur. Ces derniers arguaient, sans craindre le paradoxe, que cette réintégration se ferait aux dépens d’une « Europe de la défense ». Reconnaissons dès lors aux parlementaires de droite la justesse de leurs propos lorsqu’ils affirment qu’« il est absurde d’opposer OTAN et défense européenne, car la première fait partie intégrante de la seconde ». Vouloir l’« Europe de la défense » plutôt que l’OTAN relève en effet de l’hypocrisie caractérisée. Dans tous les cas, notre politique étrangère devra s’inscrire dans une structure impérialiste et agressive, dominée par la puissance états-unienne.
Employer l’expression « idéologie européenne » n’est pas innocent. Elle permet de se démarquer du discours simpliste qui impute tous nos maux aux institutions européennes, dédouanant ainsi le capital et les gouvernements nationaux. Depuis le début, la « construction » européenne fait partie intégrante d’un projet cohérent de recomposition globale du capitalisme européen, permettant à la classe dominante d’accroître son avantage dans le rapport de force qui l’oppose aux salariés.
En cela, les propositions de la Commission Balladur pour « réformer les collectivités locales », bien qu’elles ne soient pas étiquetées « made in Bruxelles », entrent dans le cadre de cette idéologie...

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Compromissions ordinaires des dirigeants socialistes (extrait)
Alain Cuénot, Philosophe

Vous avez aimé le Parti socialiste: quittez-le! Vous avez voté socialiste: sortez vos cannes à pèche! Le PS est un obstacle à la refondation d’une véritable gauche. Un survol de sa politique suffit à ne pas confondre la « gauchisation » actuelle de son discours marketing et son véritable positionnement politique. À babord toute! Rompre avec le PS pour fonder un projet antiproductiviste.
En suivant l’actualité politique, on découvre avec étonnement que la plupart des dirigeants socialistes s’accommodent sans difficultés du pouvoir sarkozien et vont même jusqu’à saluer les mérites incontestables de certaines personnalités de droite en charge de responsabilités ministérielles. C’est ainsi que Martine Aubry se déclare tout à fait satisfaite que Jack Lang ait accepté la mission du président Sarkozy de se rendre, en qualité d’émissaire spécial de l’Élysée, à Cuba pour saluer Raul Castro, cette démarche hautement diplomatique relevant à ses yeux d’une volonté supérieure de servir les intérêts de la France.
On constate avec tout autant d’effarement que le camp socialiste, face aux agissements plus que douteux de Bernard Kouchner mêlant allégrement affairisme et fonction politique, révélés par Pierre Péan dans son ouvrage Le Monde selon K. (Fayard, 2009), ne paraît en aucune manière choquer, tout au contraire. Laurent Fabius affirme sans l’ombre d’un doute que son ancien camarade reste à ses yeux « un honnête homme ». Élisabeth Guigou et plusieurs députés socialistes se réjouissent, au cours des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale visant directement Kouchner, de voir ce dernier se sortir honorablement de cette épreuve personnelle, lui manifestant force signes d’encou ragement, sourires complices, oeillades, applaudissements fournis, messages écrits chaleureux. Patrick Pelloux, éminent syndicaliste des urgentistes, interrogé sur cette affaire, ne veut retenir que l’image pieuse et respectable du fondateur de « Médecins du monde » portant secours aux réfugiés vietnamiens, ne s’autorisant en aucune façon à juger cet actuel ministre du régime sarkozien.
A un autre niveau, Malek Boutih, sollicité par Nicolas Sarkozy pour assurer des responsabilités politiques au sein du ministère de la ville affirme très sérieusement qu’il était prêt à accepter une telle charge, mais qu’il a finalement refusé car certaines garanties d’ordre professionnel n’étaient pas réunies. Se définissant comme un militant socialiste ambitieux et déterminé, il attend avec impatience de figurer sur la liste des européennes en vue des prochaines élections.
De son côté, le député socialiste André Vallini, exprime sa plus grande satisfaction à participer à la commission Balladur sur la réforme des collectivités territoriales, tandis que, pour leur part, Pierre Mauroy et Jacques Julliard, membres de cette même commission, redoublent de zèle, apparaissant comme de bons élèves studieux et disciplinés. La toute récente secrétaire nationale du PS, issue du camp de Ségolène Royal, se montre elle aussi tout à fait satisfaite du travail de Fadela Amara, personnalité à ses yeux « moralement irréprochable, animée d’un courage exemplaire » dans sa fonction ministérielle au côté de Christine Boutin...

Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 12 du Sarkophage, en kiosque à partir du 16 mai.

Les dangers des neurosciences (extrait)
Entretien avec Bernard Baertschi, Maître d’enseignement et de recherches à l’institut d’éthique biomédicale, genève

Nous avons déjà publié divers textes consacrés à la critique du « capitalisme vert », cette tentative des milieux d’affaires et technoscientistes d’adapter la planète et les humains aux besoins du productivisme capitaliste. Paul Ariès a évoqué les dangers du transhumanisme, Philippe Godard a esquissé ce que pourrait être le passage des OGM aux Humains génétiquement modifiés (HGM), Jacques Testart considère que le danger immédiat vient de la possibilité de trier les embryons. Le Sarkophage se devait de s’entretenir avec Bernard Baertschi, grand spécialiste des neurosciences.
Le Sarkophage : Vous venez de publier un ouvrage difficile, mais essentiel, La Neuroéthique (La Découverte, 2009), dont le soustitre expose fort bien les enjeux : « Ce que les neurosciences font à nos conceptions morales. » Le Sarkophage a déjà publié quelques textes sur le transhumanisme (Paul Ariès), les fantasmes portant sur des « humains génétiquement modifiés » (Philippe Godard) ou le tri des embryons (Jacques Testart). Ce que vous écrivez est, d’une certaine façon, plus inquiétant encore, puisque vous expliquez que les neurosciences vont bientôt permettre de lire dans les pensées. Comment est-ce techniquement possible ? N’est-ce pas une menace pour les libertés individuelles et, au-delà, pour notre conception traditionnelle du sujet ?
Bernard Baertschi : Pour illustrer les possibilités de l’imagerie cérébrale, une expérience classique est de montrer à une personne placée dans une machine IRM (imagerie par résonance magnétique) une suite d’images représentant des maisons et des visages. Le public qui observe voit clairement que la réaction du cerveau est différente dans les deux cas : ce n’est pas la même partie qui « s’allume ». On n’a alors plus besoin de connaître l’image, le sujet regarde pour savoir ce qu’il voit : on peut « lire » la réaction de son cerveau, donc ses pensées (ou du moins certaines d’entre elles).
Évidemment, il y a très loin de cela à la capacité de détecter, par exemple, la différence entre des attitudes propositionnelles comme « penser que je dois aider une personne parce qu’elle est dans le besoin » et « penser que je dois aider une personne parce que je souffre de la voir dans le besoin », ce qui pourtant serait bien utile pour évaluer les motivations. Serace un jour réalisable et pourronsnous alors littéralement lire les pensées de quelqu’un ? Je n’en ai pas la moindre idée et, à vrai dire, j’en doute, même si le fait que chaque état mental soit corrélé à un état cérébral rend l’entreprise possible en principe.
Pas d’inquiétude donc pour l’instant : il n’existe aucune menace sur nos libertés individuelles et plus particulièrement sur notre vie privée. Malheureusement, se rassurer ainsi est un leurre : ce qui est actuellement réalisable n’est pas aussi innocent que détecter des maisons et des visages. L’imagerie cérébrale est déjà utilisée dans le prétoire. Aux États-Unis, Terry Harrington a été récemment innocenté et libéré après avoir passé 25 ans en prison, parce que l’imagerie a montré qu’il ne connaissait pas certains détails du meurtre dont on l’accusait (par exemple, notre cerveau ne réagit pas de la même manière aux images représentant les lieux que l’on connaît et les lieux que l’on ne connaît pas).
Dans le même pays, l’imagerie est depuis peu utilisée pour détecter les mensonges. Cela pourrait bien traverser l’Atlantique d’ici quelques années. Bonne, ou mauvaise nouvelle ?...

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L’entraide, un facteur de l’évolution (extrait)
Pablo Servigne, Ethologue

Alors que le monde subit les ravages d’un individualisme poussé à l’extrême, il apparaît de plus en plus urgent de préparer une contre-offensive. À ce titre, il est intéressant d’aller jeter un oeil sur l’oeuvre d’un penseur oublié, Piotr Kropotkine, dont l’un des ouvrages majeurs, L’Entraide, un facteur de l’évolution, (1902) vient d’être réédité. En quoi la pensée de Kropotkine est-elle toujours d’actualité ? et pourquoi les gauches ont-elles largement oublié l’entraide ?
En cette année 2009, Darwin est tellement présent dans la presse qu’il serait redondant de rappeler en quoi consiste le mécanisme de sélection naturelle codécouvert par Darwin et Wallace. En revanche, on peut rappeler dans quel contexte a émergé cette théorie. À l’époque, la société victorienne imposait avec brutalité un mode de production capitaliste, dans un imaginaire politique de guerre de tous contre tous (Hobbes) et un modèle économique de l’individu égoïste et calculateur en compétition permanente (Adam Smith).
De nombreux intellectuels de l’époque ont utilisé la toute fraîche théorie de la sélection naturelle pour l’appliquer aux sociétés humaines et ainsi justifier leurs politiques anti-sociales. Ils voyaient dans l’aide aux pauvres une perte d’énergie et surtout une impasse évolutive qui affaiblirait la société. Pour eux, si la société allait à contresens de « l’évolution naturelle », elle courrait à sa perte. C’est ce que l’on a maladroitement appelé le « darwinisme social ».
Inversement, pour d’autres penseurs de l’époque comme Thomas Huxley, le but principal de la société devait être la modération de cette lutte acharnée, car toute société humaine qui suivrait cette voie « naturelle » de la « loi du plus fort » évoluerait obligatoirement vers le chaos et le malheur. Bref, à droite comme à gauche, tout le monde voyait la nature telle que Hobbes la décrivait, un « combat de gladiateurs » où « il ne se fait pas de quartier » (Huxley).
Tout le monde… ou presque. La science russe voyait la nature tout à fait autrement, et le seul représentant de cette école à avoir écrit en anglais – et donc à avoir été lu par le monde occidental – fut le prince anarchiste Kropotkine.
Piotr Kropotkine est né 1842 à Moscou dans une famille aristocratique 2. Destiné à une carrière militaire à la cour impériale, il renoncera peu à peu à la brutalité de l’armée et à tous ses privilèges, préférant une carrière de scientifique et de révolutionnaire.
Acquis à la vision humaniste des Lumières, il voyagera beaucoup et, au moment de la création du mouvement socialiste international, il affirmera ses positions politiques au contact des révolutionnaires d’Europe occidentale...

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Le technoscientisme, totalitarisme contemporain (extrait)
Marc Atteia, Mathématicien, miitant du mouvement pour la défense de la paix et des libertés (mdpl)

Aux idéologies athées qui ont tenté au XXe siècle de soumettre le monde à leur empire s’est substituée, sans transition, une idéologie beaucoup plus subtile, qui surplombe le monde et l’assujettit à un nouvel ordre : le technoscientisme. C’est dans l’entité planétaire qu’est la ville que la religion technoscientiste est vénérée avec le plus de ferveur.
La Ville est l’agglomération planétaire qui réunit, agrège, soude entre elles toutes les villes et villages de la Terre.
C’est une pieuvre immense qui projette ses tentacules dans toutes les directions, jusqu’aux lieux les plus reculés du Globe.
Nietzsche prophétisait, il y a presque deux siècles : « Nous harmoniserons la nature tout en la délivrant de son travesti divin. Nous lui prendrons ce qui nous est nécessaire pour porter nos rêves au-delà de l’homme. Il naîtra une chose plus grande que l’orage, la montagne ou la mer. »
Cette vision grandiose de Nietzsche hante la Ville et elle oeuvre sans relâche pour l’accomplir.
En trois siècles seulement, la Ville a ravi ses secrets les plus intimes à la nature ; elle a découvert les grandes « lois » qui régissent le monde; elle a élaboré des modèles mathématiques de ces « lois » et, à partir de ces modèles elle a conçu et fabriqué des objets techniques qui émerveillent les terriens.
Technologies nucléaires, informatiques, spatiales, technologies de la chimie, biotechnologies, nanotechnologies innervent toute la Ville.
Enivrée par ses multiples succès, la Ville ne voit plus rien qui puisse faire obstacle à la réalisation de son projet : re-créer le monde.
Dans la Ville tout est artificiel – artifice.
La distinction entre le jour est la nuit y est de moins en moins marquée.
Les aliments y sont de facture industrielle : congelés, vitaminés, allégés, irradiés, etc.
De la Ville monte en permanence un grondement qui est le mélange – cacophonique – de tous les sons émis par des milliers d’automates, fabriqués par les hommes, qui se répandent partout et se multiplient très vite.
Ces automates règnent en maîtres dans la Ville où ils astreignent tous les terriens à vivre à un rythme de plus en plus rapide, à travailler à des cadences épuisantes perturbant ainsi de plus en plus leur sensibilité et leurs affects.
La Ville est presque partout laide et sans âme : ici, de hautes tours écrasent les hommes par leur gigantisme ; ailleurs, se développent des bidonvilles misérables, cruels, inhumains où sont parqués tous les parias de la Ville...

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Oser la confiance (extrait)
Isabelle Stenger, Philosophe

Depuis octobre, les oeuvres de Karl Marx sont, nous dit-on, très demandées en librairie. On ose à nouveau parler de capitalisme là où il fallait dire « économie de marché », un terme fait pour renvoyer quasi automatiquement à « l’échec de l’économie étatisée » ; et l’on ose se souvenir que, pour le capitalisme, le marché n’est qu’un moyen parmi bien d’autres. Même le mot « système », poussé avec un gros soupir impuissant, a pris du plomb dans l’aile.
Le système, c’est ce dont nous faisons tous partie, tant les traders ou les patrons que les travailleurs ou les chômeurs – tous coupables ! Mais aujourd’hui, foin de ces troubles identifications : l’effet de décennies de pédagogie doucereuse se dissout et les cerveaux se remettent à fonctionner. Au « nous » résigné de ceux qui ont appris qu’il faut bien s’incliner devant les lois – dures, mais justes – du marché, que la compétitivité est la condition sine qua non de la vie, ou encore que seuls les rêveurs ou les intellectuels irresponsables peuvent imaginer échapper au système, fait place une colère contre « eux », contre ceux qui ont tenté de faire croire que ce monde récompenserait ceux qui « travaillent plus » – sinon pour gagner plus, en tout cas pour ne pas perdre son travail.
Nos responsables, ceux qui se sentent responsables non de l’avenir commun, mais de « nous », du fait que nous restions sinon confiants du moins résignés, sont inquiets. Ils promettent une moralisation du capitalisme, voire le retour bienvenu de l’« économie réelle », débarrassée des « excès » de la finance.
Mais ces slogans ne marchent pas, le gouvernail ne répond plus. Pire, il semble même que, de par le monde, trop de ceux qui en ont les moyens rechignent au rôle qui leur est dévolu – consommer, c’est-àdire participer à la relance de la croissance. Le prix de l’essence a baissé, mais la vente des 4X4 ne redémarre pas ! Pour certains économistes, il s’agit d’un comportement irrationnel qui frôle la trahison : ces « nouveaux sobres » devraient savoir que c’est d’eux que dépend le destin des « bas revenus », dont la consommation, limitée aux biens de première nécessité, est incapable de relancer la machine.
Crise de confiance ou perte de confiance ? Selon la manière dont on parle de ce qui se passe aujourd’hui, on s’engage. Ceux et celles qui parlent de « l’inquiétude » des gens, de leur pessimisme, emploient, quelles que soient leurs intentions, le langage du pouvoir, c’est-à-dire du berger qui comprend, mais garde la tête froide.
Parler de perte de confiance et non de crise implique que « les gens » ne sont pas aussi complètement schizos que le voudraient nos responsables. C’est faire le pari que, lorsqu’ils entendent parler des possibilités de « sortie de crise », de la « relance de la croissance » comme impératif catégorique, ils savent aussi désormais que cette croissance, dont tout dépend, voue « les générations à venir », qui ne sont autres que leurs enfants et petits-enfants, à la désespérance. Et cela pour de bon, car il ne s’agit pas seulement d’une « crise » – serrons les dents, on s’adaptera –, mais d’une dégradation toujours plus irréversible des conditions de la vie sur Terre...

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