Sommaire numéro 10
Face à la crise, peut-on payer les gens à ne rien faire ?
Baptiste Mylondo
Les traders avaient du mérite
Laure Pascarel et Sylvain Raifaud
Comment la droite comble les désirs du MEDEF
Gérard Filoche
Forçats de la consommation ou forçats du travail ?
Marie-Anne Dujarier
Le coin des sophistes
Laurent Paillard
Comment s’opposer à la ville capitaliste ?
Gustave Massiah
Une droite toujours aussi conservatrice
Laurent Paillard
Le plan B de Jacques Attali
Christian Jacquiau
La politique du Symbole
Laurent Paillard
La bataille idéologique de la finance carbone
Aurélien Bernier
Illusions françaises, impuissance européenne
Jean-Luc Pujo
Démocratie direct
Minga
Les OGM, une avancée vers un humain génétiquement modifié ?
Philippe Godard
L’argent à l’agonie
Thierry Ribault
La monnaie fondante pour échapper à la crise ?
Axel Othelet
Pour l’écosocialisme
Raoul-Marc Jennar
Etat d’exception, ou obsession sécuritaire néo-libérale ?
Florent Bussy
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Face à la crise, peut-on payer les gens à ne rien faire? (extrait)
Baptiste Mylondo, Essayiste
Les milieux antiproductivistes ont relancé la question d’un
revenu garanti. Cette idée soulève nombre de questions
éthiques ou morales qui restent malheureusement largement
occultées par de simples considérations comptables.
La question du financement reste une objection facile permettant
de balayer d’un revers de main une proposition
jugée utopique. Pour rouvrir le débat sur ce revenu inconditionnel,
le défi comptable doit donc être relevé.
Le revenu inconditionnel? « Une
douce utopie », sourit Martin
Hirsch. Et encore, son jugement
attendri ne s’adresse qu’au modeste
« dividende universel » proposé par sa
collègue Christine Boutin. Il est vrai que
le coût de cette mesure s’élèverait, selon
les calculs de la ministre du logement, à
près de 300 milliards d’euros par an...
On est loin des 4 milliards d’euros que
notre Haut-commissaire aux solidarités
actives peine à rassembler pour financer
son RSA. 300 milliards d’euros, la
somme est conséquente et le verdict
tombe: utopique. Pensez donc, une politique
sociale à 300 milliards d’euros!
Pourquoi pas un système de retraites à
220 milliards d’euros, une assurance
chômage à 40 milliards et une assurance
maladie à 180 milliards d’euros? Toutes
ces utopies sociales sont pourtant bien
concrètes aujourd’hui, notre société
consacrant au total chaque année
quelques 500milliards d’euros au financement
de la protection sociale. Qui
pourrait s’en plaindre? Alors, utopique
le revenu inconditionnel? Certainement
pas! ...
Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 10 du Sarkophage, en kiosque à partir du 17 janvier.
Les traders avaient du mérite (extrait)
Laure Pascarel et Sylvain Raifaud, Porte-parole d’Utopia au Parti socialiste et chez les Verts
Il fallait indéniablement que les traders aient du « mérite » pour
gagner des salaires et des bonus que le commun de nos concitoyens
peine à concevoir. Et pour cause, ils permettaient de huiler
les rouages du système, de financer l’économie, de stimuler la
croissance. Comment ne pas être fiers de cette population qui est
au coeur du système capitaliste, au coeur de ce système qui nous a
menés à un haut niveau de « développement »? Et pourtant... En
quelques semaines, tout semble avoir changé. Comment expliquer
un basculement si violent ? Ceux-là mêmes que l’on encensait doivent
être punis pour leur témérité, et le capitalisme devrait être
« refondé » selon l’expression même du Président de la République
Française. Mais quand on creuse, il s’agit tout au plus de limiter les
bonus, certainement pas de récupérer ceux qui ont été outrancièrement
versés ces dix dernières années. De même, il ne s’agit de
redonner une place à l’État qu’à titre temporaire, jusqu’à la fin de
l’orage
Nos traders symbolisent tout un système
orienté vers l’accumulation des profits
et leur accaparation par quelques uns.
Nos traders sont d’abord là pour acheter les
actions des entreprises dont ils espèrent qu’elles
prendront de la valeur. Et pour ce faire, ils
contraignent les firmes à comprimer la masse
salariale (les « licenciement boursiers ») et les
droits des salariés, « restructurer et moderniser »
l’économie. Il convient aussi de délocaliser les
firmes pour tirer parti des dumpings fiscal et
social. Cette recherche du profit est, de surcroît,
une recherche de profit à court terme. Le développement
du bien commun, l’intérêt de la collectivité
ne sont pas valorisés. C’est ainsi que
l’accès à l’eau est souvent entre les mains
d’entreprises privées qui font passer la rentabilité
devant l’accès de tous à cette ressource
essentielle à la vie. C’est ainsi que la recherche
est d’autant plus sinistrée que ses applications
ou les retours sur investissement attendus sont
faibles ou incertains (pourquoi développer des
médicaments pour les maladies du tiersmonde ?).
On peut pourtant légitimement penser que le
développement du bien commun aura des répercussions
bénéfiques à long terme, y compris sur
les entreprises. En revanche, pour revenir à lui,
notre trader peut valoriser un ouragan ou une
guerre car ces événements génèrent de la croissance
: il faut produire les armes et il faudra
reconstruire les ruines laissée par la catastrophe
naturelle. Notre trader sait aussi valoriser les
matières premières agricoles en spéculant sur la
famine mondiale et sur les aléas climatiques.
Notre trader pousse au développement des
retraites par capitalisation ou au remplacement
progressif des assurances sociales par des assurances
privées... Et puis nos traders deviennent
fous en s’échangeant des produits financiers
qu’eux-mêmes ne comprennent plus. Mais,
jusque là, notre trader avait du mérite... puisqu’il
recevait ses énormes bonus...
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Comment la droite comble les désirs du Medef (extrait)
Gérard Filoche, Inspecteur du travail, militant socialiste
Depuis le 1er mai 2008, Chirac-Sarkozy-Fillon-Larcher-
Bertrand ont imposé une « recodification »
scélérate du Code du travail. Ils empilent de surcroît
les lois dites de « modernisation » du marché
du travail qui facilitent la déréglementation
tous azimuts. Ils organisent ainsi le retour en
arrière, comme le réclame Laurence Parisot, vers
le XIXe siècle, c’est à dire vers des contrats individuels
de gré à gré au détriment du droit collectif :
avec des CDD de 36 mois, la « séparabilité » au
lieu du licenciement, l’extension des périodes
d’essai à 8 mois, des possibilités nouvelles de
déroger à la durée légale du travail, la fragilisation
des élus du personnel et des délégués syndicaux.
Les « lois Bertrand » se rajoutent désormais
à ce sale travail.
Le Conseil Constitutionnel a
validé, le 17 janvier 2008,
l’ordonnance du 7 mars
2007 dans un silence médiatique
général en pleine campagne présidentielle
malgré ses 994 pages :
cette ordonnance « recodifie » la
partie législative du Code du travail
sans que la partie réglementaire
soit connue. L’ensemble du
nouveau Code est entré en vigueur
le 1er mai 2008.
Cette réforme est l’abou -
tissement d’un processus initié par
une loi du 9 décembre 2004 et réalisé
sous l’impulsion d’une commission
mise en place par Gérard
Larcher, ministre du Travail... Les
syndicats et la gauche ont contesté
la méthode et le fonds de cette
« recodification » : véritable
« coup de force » pour passer le
code du travail à l’acide des exigences
néo-libérales du Medef.
faite sans concertation aucune,
sans tenir compte des objections
des syndicats : le Code de 9 livres a
été ainsi entièrement redécoupé en
8 parties, avec 416 caractères en
moyenne par article contre 894
dans l’ancien, il a donc été réduit
de 10 % (de 1690 170 signes à
1 520 930 signes), mais, là où il y
avait 271 subdivisions, on en
trouve dorénavant 1891, là où il y
avait 1891 articles de loi, il y en a
3 652 !
Tous les anciens articles ont été
redécoupés, rénumérotés avec
quatre chiffres, le tout pour mieux
ouvrir la porte à la remise en cause
de la jurisprudence. Ces réécritures
affectent bien sûr le fond
théorique et pratique du Code. 500
lois ont ainsi été déclassées en
décrets modifiables à l’avenir sans
repasser par le Parlement.
Ces déclassements concernent
l’inté gralité d’un article dans 61
cas, et des alinéas, phrases,
membres de phrase ou mots dans
439 cas.
Un des « recodificateurs »,
C. Radé, a avoué, dans la préface
pour la nouvelle édition du « Dalloz
» des 663 pages d’ordonnance :
« Il faudra des mois, voire des
années pour que le nouveau Code
révèle tous ses secrets », tout en
ajoutant que cela « exigera un
effort colossal de la part des usagers
»...
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Une droite toujours aussi conservatrice (extrait)
Laurent Paillard, Politologue
Pour différencier la gauche de la droite, on distingue deux clivages. Il y aurait, d’un côté, les questions
économiques et sociales et, de l’autre, le clivage « sociétal ». Ce dédoublement du clivage
gauche-droite permet de brouiller les repères : la gauche se serait « modernisée » en se convertissant
au libéralisme et la droite aurait fait de même en acceptant la libération des femmes, la diversification
des formes familiales...
En réalité, la droite n’a pas
renoncé au conservatisme en
matière « sociétale ». C’est particulièrement
flagrant si l’on regarde
de près ce qui concerne les femmes. Si,
du point de vue du droit, elle s’est rapprochée
de la gauche et légifère en
faveur des femmes, elle oeuvre en
même temps en sous-main pour que
leur situation économique et sociale se
dégrade, ce qui annule ces conquêtes
juridiques.
L’idée du double clivage fait passer
la droite pour moderne, alors
qu’elle mène une politique de restauration
d’un ordre ancien dans
lequel les femmes sont éternellement
dominées. Ordre qui est
consubstantiel au productivisme. Il
n’existe pas de questions « sociétales
», ce novlanguisme sert à dépolitiser
le phénomène de
l’exploitation subi par les femmes,
qui est une question économique et
sociale.
Quel est le point commun entre la
haine des 35 heures, le démantèlement
des retraites, du système de
santé publique, de l’Education
nationale? Si l’on se limite à ces
quatre domaines où le travail de restauration
des conservateurs est le
plus virulent, on voit que leur conjugaison
met les jeunes françaises
devant un choix terrible: travailler à
plein temps ou avoir des enfants. En
effet, si l’on compare le rapport
entre les durées légales du travail et
le taux de fécondité dans différents
pays, on constate qu’il y a une corrélation
entre les deux, qu’il faut
pondérer avec d’autres facteurs tels
que l’âge de l’entrée à l’école des
enfants, le temps qu’ils y passent, et
les aides à la garde des petits-enfants.
Ainsi la France, qui cumule une
durée légale du travail relativement
faible (35 heures) une scolarisation
précoce et un temps scolaire conséquent
flirte avec le taux de fécondité
de 2 enfants par femme avec un taux
d’activité des femmes ayant 2
enfants de 75 %. Au contraire,
l’Italie, avec une durée légale de
38 heures et une scolarisation bien
après 3 ans se situe à peine au dessus
de 1,3 enfant par femme avec un
taux d’activité de 55 % toujours
avec 2 enfants. Si les Italiennes doivent
choisir entre avoir des enfants
et travailler, ce choix est moins pressant
pour les françaises...
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La bataille idéologique de la finance carbone (extrait)
Aurélien Bernier, Secrétaire national du M’PEP
La crise financière tombe décidément bien mal. Audelà
des gigantesques pertes qu’elle provoque et
du chaos dans lequel elle plonge l’économie, elle
marque aux yeux du public l’échec cuisant des politiques
néo-libérales. Elle survient au moment même
où la sphère de la finance s’apprêtait à gagner un
terrain considérable, en particulier sur le plan idéologique.
Comment? Grâce à l’alibi de la crise environnementale,
en imposant le marché dérégulé à
tous les étages où il n’était pas encore présent.
Pour la communauté internationale,
le problème du changement
climatique relève de la
quadrature du cercle. La dérégulation
bat son plein. Le libre-échange ne
cesse de progresser et d’accomplir le
transfert de pouvoir du politique vers
les multinationales. Les mots d’ordre
sont « moins d’État », « pas de
taxe », « pas d’entrave au commerce
». L’Organisation mondiale du
commerce (OMC) s’emploie à supprimer
toute barrière commerciale
sans jamais se soucier de formation
des prix, de dumping ou de cohérence
dans les politiques monétaires.
Dans les années 1970, les grandes
puissances économiques avaient déjà
apporté leur réponse à l’émergence
des préoccupations environnementales
dans le débat public. Il s’agissait
bien sûr du développement durable,
qui évacuait toute réflexion sur le
contenu de la croissance et confiait la
résolution des problèmes à la technoscience
et aux entreprises ellesmêmes,
censées s’auto-responsabiliser.
Avec le résultat que l’on sait, la
dégradation des indicateurs environnementaux
étant tout à fait proportionnelle
au verdissement des rapports
d’activité.
Malheureusement, la crise climatique
est telle que ce maquillage ne
suffit plus. Alors, que faire ?
Contraindre les grandes entreprises?
Rediscipliner la finance mondiale?
On voit mal comment, puisque tout
est mis en oeuvre depuis des années
pour leur laisser le champ libre. Il faut
donc trouver une autre solution. Ce
sera le marché des droits à polluer.
Souvent perçu et présenté comme
très complexe, ce système est en fait
assez simple. On attribue aux pollueurs
des droits à émettre des gaz à
effet de serre (des quotas), l’unité de
base étant la tonne de dioxyde de carbone.
On « titrise » en quelque sorte ces
droits et l’on permet l’échange de ces
titres sur un marché spécifique,
appelé marché du carbone. Les entreprises
doivent assurer un équilibre
comptable en fin d’exercice entre
leurs émissions réelles de polluants,
inscrites au passif, et le volume de
droits à polluer qu’elles détiennent,
inscrites à l’actif...
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État d’exception, ou obsession sécuritaire du néo-libéralisme? (extrait)
Florent Bussy, Philosophe
Une série d’événements récents a fait des abus
d’autorité un problème important pour les démocraties
contemporaines. L’interpellation le 11
novembre 2008 d’un groupe de 9 jeunes gens
soupçonnés d’avoir provoqué des pannes sur des
lignes TGV, s’est accompagnée d’une criminalisation
des opinions politiques par le ministère de
l’Intérieur.
Les prévenus « étaient suivis
par la police en raison de
leur appartenance à l’ultragauche
et à la mouvance anarcho
autonome », « ils tiennent des discours
très radicaux », « ils participaient
de façon régulière à des
manifestations politiques », par
exemple « aux cortèges contre le
fichier Edvige et contre le renforcement
des mesures sur
l’immigration ». L’arrestation le
28 novembre de l’ancien directeur
de la publication du journal Libération,
transféré menotté au Palais
de Justice, dans le cadre d’une
simple procédure de convocation
judiciaire, a défrayé la chronique.
L’intervention de chiens policiers
dans des classes de collège pendant
des opérations de contrôle de
stupéfiants dans le Sud-Ouest de la
France, dans la semaine du
20 novembre, a également provoqué
des réactions indignées. La
procureure de la République
interrogée par La Dépêche
du Midi a déclaré : « Les élèves ont
peur de ces contrôles, ça crée de la
bonne insécurité, satisfaisante à
terme en matière de prévention. »
Ces actions de l’État entrent en
contradiction avec l’idée qu’on se
fait d’une société décente, fondée
sur le respect des citoyens par les
fonctionnaires de police et de justice.
Elles pourraient être simplement
versées au dossier des abus
judiciaires et policiers, si elles ne
constituaient les signes convergents
d’une banalisation des pratiques
d’intimidation et de répression.
Toutes proportions gardées à
leur sujet, elles font pourtant apparaître
le risque de faire de la sécurité
publique le prétexte à la violation
des principes fondamentaux
du droit, à la déclaration de situations
d’urgence. Mais convient-il
cependant d’invoquer la notion
d’état d’exception pour rendre
compte de ces événements ?
Le problème de l’état
d’exception, que les années 1970
avaient rendu sensible, en particulier
en Amérique du Sud, a connu
un regain inquiétant depuis les
attentats du 11 septembre 2001,
avec les pratiques de « restitutions
extraordinaires » (transferts de
prisonniers vers des pays pratiquant
la torture), de suspension
des libertés ou de surveillance auxquelles
plusieurs États démocratiques,
au premier rang desquels
les États-Unis, ont eu recours, dans
le but de combattre le terrorisme
international qui touche leurs territoires...
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