Sommaire numéro 11
Impôts : ce que Sarkozy ne fera pas
Vincent Drezet
quels Etats-Unis cache l’obamania ?
Michel Desmurget
La globalisation et la surveillance
Armand Mattelart
Du débat démocratique
Denis Vernant
Le coin des sophistes
Laurent Paillard
L’écologie solidaire : cette oubliée de la gauche
Jacques Prades et Bernadette Costa-Prades
Faut-il mieux partager un gâteau immangeable ?
Camille Sardon
Vázquez Montalbán et le socialisme désirable
Jean-Paul Damaggio
L’entreprise mauvaise mère : harceler pour exclure
Paul Ariès
Productivisme et socialisme
Jacques Cossart
Modifier l’humanité sans modifier l’homme
Jacques Testart
Pourquoi ils détruisent l’école
Philippe Godard et Catherine Gentile
Noter, c’est classer
Laurent Paillard
La télé-réalité, le promeneur et l’urbaniste
Xavier Bonnaud
La bio européenne : une bio dénaturée ?
Nelly Pégeault
Suppression de la taxe professionnelle : les élus doivent réagir
René Balme
A propos d’un aveu de M. Kouchner
Denis Collin
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Impôts : ce que Sarkozy ne fera pas (extrait)
Vincent Drezet, Secrétaire national du Syndicat National Unifié des Impôts (SNUI)
Un an après le scandale impliquant le Liechtenstein
– et plus globalement les paradis fiscaux – et alors que
l’on a vu le rôle que ces derniers avaient joué dans la
financiarisation de l’économie et la crise, il est utile de
revenir sur l’état du débat fiscal... surtout au moment
où Nicolas Sarkozy parle de moraliser le capitalisme.
Le scandale du Liechtenstein et
les analyses de la crise auront
au moins eu le mérite de montrer
l’ampleur de l’évasion fiscale
internationale et le rôle des paradis fiscaux
dans la mondialisation financière.
Liberté de circulation des capitaux,
rapidité des échanges, concurrence fiscale,
fiscalité faible, opacité juridique
et bancaire... tels sont les principaux
ingrédients de cette forme brutale de
concurrence fiscale et sociale qui
affecte particulièrement les budgets
publics et sociaux...
Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 11 du Sarkophage, en kiosque à partir du 14 mars.
La globalisation de la surveillance (extrait)
Entretien avec Armand Mattelart, Sociologue
La croissance économique est génératrice
d'inégalités et d'insatisfactions. Le pouvoir d'État
doit donc entretenir des illusions sur la possibilité
d'accéder à une société d'abondance tout en se
préparant à réprimer les manifestations de mécontentement.
La crise actuelle ne peut que renforcer
cette tendance, car rien n’est pire qu'une société
fondée sur la centralité du travail sans travail, ou
qu'une société fondée sur la croissance économique
sans croissance. La réflexion sur les mutations
des appareils répressifs est indispensable
pour comprendre le monde en gestation.
Le Sarkophage : Nous connaissons
votre passé d’universitaire au
Chili, jusqu’à votre expulsion en
1973 sous Pinochet. Vous êtes
connu depuis comme l’un des
grands spécialistes des médias.
Vous avez publié La Globalisation
de la surveillance : Aux origines de
l’ordre sécuritaire (La Découverte,
2007). Est-ce à dire que
cette question l’emporte aujourd’hui
pour vous? Comment des
sociétés démocratiques peuventelles
en effet accepter que leurs
droits et libertés soient amputés
par des dispositifs de surveillance ?
Quelle part accordez-vous au
développement du capitalisme
postindustriel avec sa valorisation
à des fins marchandes des structures
de subjectivation ?
Armand Mattelard : Le progrès
technique reste encore pour
beaucoup de citoyens le garant de
la légitimité de la diffusion des
technologies de contrôle et de surveillance
dans les sociétés démocratiques.
Au niveau des mentalités
collectives, l’idéologie sécuritaire
recueille les dividendes de la
perte du sens politique entamée
dans les années où le modèle de la
globalisation néolibérale s’imposait comme fatalité.
Une sorte d’accoutumance s’est
créée, qui a élargi les seuils de
tolérance et a fait que beaucoup
consentent, sans même s’en apercevoir,
des abandons importants de
leur sphère privée et de leurs droits
fondamentaux. Et ce, non seulement
à l’égard des techniques de
surveillance et de fichage identifiées
comme telles, mais aussi au
niveau de l’ensemble des techniques
liées au complexe médiatique
et marketing.
La croyance techno-déterministe
qui a accompagné les années de la
dérégulation et soutenu la promesse
d’une société d’information
globale sillonnée par les autoroutes
télématiques est pour beaucoup
dans l’abandon de l’esprit
critique. Il est à souhaiter que des
phénomènes comme l’éclatement
de la bulle Internet, l’effondrement
des modèles mathématiques des
traders en réseau ou la mise en évidence
de la bulle sécuritaire
ouvrent les yeux sur ce que
Jacques Ellul appelait le « bluff
technologique », dont les techniques
intrusives sont partie prenante...
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Vázquez Montalbán et le socialisme désirable (extrait)
Jean-Paul Damaggio, Objecteur de croissance et militant antiproductiviste
L’affrontement entre Danton et Robespierre a
depuis 1793 une dimension structurante du combat
socialiste, le jouisseur contre l’ascète. Entre
les deux est venu s’insérer Saint-Just dont on
connait la phrase célèbre : « Le bonheur est une
idée neuve en Europe. » Le « bonheur » devenant
ainsi une question publique et pas seulement privée,
Saint-Just résout le face-à-face de Danton et
Robespierre en faisant de l’ascétisme une possible
jouissance.
« Je suis un communiste hédoniste et sentimental »
Manuel Vázquez Montalbán
Malheureusement depuis
1793, tant de crimes ont
été commis au nom du
bonheur du peuple malgré lui...
que le capitalisme a pu développer
son individualisme librement
consenti. Il s’empara même du
désir pour en faire une question
publique, afin de transformer des
besoins en instruments d’aliénation. Par réaction à ce capitalisme
de la séduction, la conséquence
la plus connue fut
l’enfermement du socialisme réellement
inexistant dans la grisaille...
le paradis socialiste étant
renvoyé aux temps communistes
sous le prétexte de ce slogan :
« Révolutionnaires de tous les
pays, souffrez pour le bien des
générations futures. » La religiosité
revenait ainsi par la fenêtre chez
ceux qui pensaient lui fermer la
porte ! Rares sont alors les révolutionnaires
qui jugèrent que le socialisme
s’imposerait d’abord par son
caractère immédiatement désirable
et pas seulement parce que le capitalisme
symbolisait l’exploitation.
Le socialisme de Manuel Vázquez
Montalbán, romancier,
essayiste, poète et journaliste espagnol
(1939-2003), créateur du personnage
de Pepe Carvalho, détective
privé et gastronome, est né
sous l’effet d’une double prison
franquiste : la grisaille était générale
et la prison de Lérida, dans
laquelle il fut emprisonné pour son
engagement, très particulière.
Il aurait pu rêver aux douceurs de
la société de consommation symbolisée
par les voyages
d’Espagnols se jetant, à un
moment, sur les cinémas pornos de
Perpignan. Mais, fort de son savoir
marxiste, le jeune écrivain comprit
que le franquisme était un des
visages du capitalisme. Il lui était
donc impensable de s’arracher aux
étreintes d’un dictateur pour tomber
dans les bras grands ouverts
d’une société dite de consommation...
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L’entreprise mauvaise mère : harceler pour exclure (extrait)
Paul Ariès, Politologue
La France est, selon deux rapports du Bureau international
du travail (ONU) en tête des pays avancés
en ce qui concerne la violence au travail. L’INSEE
estime que sept millions de Français sont concernés.
La médecine du travail évalue à plus de 90 %
les médecins ayant déjà eu connaissance d’au
moins un cas de harcèlement au travail et 21 %
d’entre eux considèrent ce phénomène comme fréquent.
97 % des victimes souffrent de complications
morbides se traduisant par des insomnies, de
l’anxiété, de la dépression, des troubles digestifs
ou cutanés, etc. L’époque est à dénoncer l’essor du
harcèlement, mais les solutions semblent se heurter
à la faiblesse de l’analyse.
On voudrait faire croire que
ce harcèlement serait le fait
de « petits chefs » pervers
ou de patrons obligés d’en user à
cause des rigidités du droit du travail
; bref, on harcèlerait seulement
les salariés dont on veut se débarrasser.
Ce harcèlement pour exclure
cache en fait une autre forme de
harcèlement. Le néo-capitalisme
peut très bien fonctionner sans harcèlement
sexuel ou « petit chef »
pervers, comme la famille peut
exister sans violence. Il ne peut, en
revanche, exister sans un harcèlement
dont le but est d’assimiler le
personnel, car il constitue la fausse
bonne solution inventée pour
concilier l’inconciliable : la précarité
avec l’implication au travail.
L’entreprise moderne en a certes
fini avec le paternalisme d’antan,
mais elle développe un maternalisme
encore plus pervers, car
fondé sur une logique de dévoration
de ses personnels, cadres compris.
Il suffit pour s’en convaincre
de suivre le parcours type d’un
salarié moderne.
Tout prouve que le patronat
déploie une stratégie de harcèlement
pour casser les identités, les
valeurs traditionnelles et imposer
une intégration qui ressemble
davantage à une assimilation forcée
qu’à un compromis social. Tout y
concourt : les nouveaux modes
d’organisation du travail, qui brisent
les cultures de métier, les classifications
salariales, jusqu’aux
techniques ordinaires ou plus raffinées
de manipulation des salariés
qui, sous prétexte de développer la
culture d’entreprise, imposent une
même façon de travailler, de
s’habiller, de sourire, de parler, de
penser, etc...
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Pourquoi ils détruisent l’école (extrait)
Philippe Godard et Catherine Gentile, Essayiste et documentaliste
Le processus de destruction de l’école,
de la maternelle à l’université, est maintenant
très avancé. Pourtant, la revalorisation
de la scolarité et de la culture en
général doit redevenir l’un de nos objectifs
majeurs. Il se joue là une partie qui
pourrait être décisive pour l’avenir global
de notre pays dans les prochaines
années, et qui l’est déjà pour l’avenir
individuel de nos enfants.
Tous les gouvernements qui se succèdent
depuis une dizaine d’années
constatent que le « lien social » se distend
et se dissout dans la violence et la désespérance.
L’absence de perspectives est la réalité
quotidienne d’une large part de la population.
Or, on n’a rien inventé de mieux, pour
créer des liens entre les individus et les communautés,
que ce qui fonde l’humanisme
moderne, l’égalité des chances, la justice
égale pour tous, l’école républicaine...
Aussi, lorsque l’égalité des chances est
démentie chaque jour par les faits et que la
justice pour tous n’est plus qu’un voeu pieux,
on se dit que les attaques répétées contre le
système d’enseignement public ne sont pas
une erreur conjoncturelle, mais relèvent au
contraire d’une stratégie délibérée, qui vise
sa destruction à court terme. Pour le dire
vite : l’humain, donc ici l’élève, n’est plus au
centre du système, il n’en est qu’un rouage,
qu’un dommage collatéral ; ce qui compte est
qu’il produise, et vite, et pas qu’il apprenne,
ou qu’il apprenne à penser, ou qu’il utopise.
Paranoïa ? Catastrophisme ? Les idées
reçues en matière d’instruction publique ont
la vie dure. Les Français s’imaginent encore
qu’ils vivent dans un pays dont l’Éducation
nationale est l’une des plus performantes du
monde, alors que nous sommes entrés dans
un processus de déscolarisation qui menace
de devenir massif dans les années à venir,
selon les prospectives de l’OCDE. Alors que
85 % des jeunes de 18 ans étaient scolarisés,
à quelque niveau que ce soit, en 1996, ils
n’étaient plus que 79,5 % de cette classe
d’âge dix ans plus tard. Pour les jeunes de 20
ans, la chute est encore plus importante selon
les propres chiffres de l’Éducation nationale.
Cela à l’heure où le discours officiel vante la
nécessaire qualification des jeunes et des travailleurs
comme la meilleure façon de
vaincre le chômage et de sortir de la crise !
Le budget de l’Éducation nationale est en
baisse absolue et proportionnelle ; il ne représente
plus aujourd’hui que moins de 6 % du
PIB, contre 6,9 % en 1989. Nous ne dépensons
que 8 101 dollars par élève et par an,
contre 8 353 dollars pour la moyenne des
pays de l’OCDE, et 13 000 dollars aux États-Unis...
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Noter, c’est classer (extrait)
Laurent Paillard, Politologue
Parmi les lieux communs qui circulent sur les
défauts de l’Éducation nationale, celui selon
lequel elle ne serait pas adaptée à la réalité économique
et préparerait mal les jeunes à
l’entreprise est l’un des plus tenaces. Ce ne serait
pas le manque d’emploi qui provoquerait le chômage,
mais cette inadaptation. Pourtant, ce préjugé
séduisant est contredit par au moins un fait :
les travailleurs français sont les plus productifs au
monde. Comment une telle performance est-elle
possible malgré les quelques 15 ans passés préalablement
à l’école ? Ce préjugé ne sert qu’à disqualifier
l’école française pour lui imposer des
réformes ineptes.
Osons le paradoxe : et si ce
qui ne va pas à l’école
venait de sa sur-adaptation
au monde économique ? En effet, la
pratique centrale de l’éducation –
et qui tend à s’amplifier à
l’occasion de la régression sans
précédent des méthodes pédagogiques
que nous vivons – est celle
de la notation. Le problème étant
que les enseignants sont sommés
de produire le plus de notes possibles,
ils sont d’ailleurs euxmêmes
appréciés en grande partie
sur leur capacité à produire du
chiffre, et on note les établissements
sur tout un tas de taux qui ne
mesurent finalement rien d’autre
que le niveau social moyen de leurs
élèves.
Les enfants sont conditionnés si
jeunes à être évalués, ils ont si bien
intégré l’idée que cela détermine
leur devenir, que la note est devenue
la seule finalité de leur travail.
Il est par exemple très difficile de
donner un travail sans dire qu’il
comptera dans la moyenne. Ainsi,
la pratique précoce de la notation
pose des problèmes pédagogiques
insolubles : la possibilité même de
l’apprentissage repose sur le fait de
pouvoir s’exercer, et donc de commettre
des erreurs sans que cela ait
des conséquences définitives. Or, la
notation précoce objective et cristallise
le niveau de l’élève, celui qui
a une mauvaise note intériorise
l’idée de son indignité et de son
infériorité par rapport aux autres, et
cela s’aggrave quand cette expérience
se répète. C’est une sanction
d’un pouvoir symbolique beaucoup
trop fort pour être supportée par un
sujet en train de se constituer et
n’ayant pas encore d’autonomie
narcissique et intellectuelle...
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La télé-réalité, le promeneur et l’urbaniste (extrait)
Xavier Bonnaud, Architecte, professeur à l’école d’architecture de Clermont-Ferrand
Chaque été, de nouvelles émissions de télé-réalité
scénarisent des aventures humaines ensoleillées,
avec leurs cadrages serrés, leurs rythmes haletants
et leurs retours sur l’événement à la manière des
commentaires sportifs. Ces programmes nous
transportent dans des décors tropicaux qui incarnent
idéalement l’insouciance banalisée d’un quotidien
délocalisé. Toutefois, même au soleil se tient
une compétition implacable dont l’exclusion est le
moteur principal, mettant en résonance le risque
de zapping existentiel qui pend au nez de chacun,
au moindre oubli des obligations de performance.
Le succès de ces plages
horaires fait écho à ce qui
travaille notre organisation
sociale : non pas la mort physique
comme lors des jeux du cirque,
mais l’expulsion de la scène, le
bannissement du champ relationnel
survalorisé de la compétition et de
son show. Alors que les logiques
globales réclament des modèles
d’hommes et de femmes souples,
adaptés, libres de toutes attaches,
ces divertissements traquent des
exigences intimes en donnant
l’illusion, le temps de ces étranges
jeux de rôles, que les subjectivités
et les territoires de l’intime occupent
une place centrale dans ce qui
fait aujourd’hui société.
Dans ces spectacles, dans la
manière dont chaque émission
fabrique un espace partagé, se
pétrissent de nouveaux lieux publics.
Familiers et incongrus, ils nous saisissent
et entrent en concurrence
avec notre univers urbain concret,
nous poussant à évaluer les conditions
pratiques de nos métropoles à
l’aulne de la douceur de cette relation
maîtrisée au monde que nous
présente le scintillement coloré de
telles soirées télé. Comment les rues
peuvent-elles former encore la
matière première de nos cités face à
l’attrait de ces contrées radieuses qui
offrent ainsi des territoires existentiels
que chacun peut construire à sa
guise avec sa télécommande pour
seul outil? Pour combien de temps
enfin, les villes seront-elles valorisées
pour leur enchantement, leurs
artères, leurs places ouvertes, le
chaos hasardeux de leurs boulevards
alors que des situations de bien-être
et des substituts de rencontre peuvent
être proposés avec un investissement
moindre ?
Le vis-à-vis de nos télés nous
propose une nouvelle entité spatiale.
Avant de nous accueillir, le
faisceau de l’émission électronique
nous englobe ; notre immobilité
spectatrice nous fait pénétrer dans
l’épaisseur de l’image. Captés,
nous flottons dans un champ de
représentations, de significations et
d’émotions que l’augmentation de
taille des écrans et la performance
des installations animent d’une
puissance de captation croissante...
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