Le Sarkophage - Journal d'analyse politique - contre tous les sarkozysmes
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Numéro 15 en kiosque le 14 novembre 2009
Numéro 16 en kiosque à partir du 16 janvier 2010
Sommaire numéro 11

Impôts : ce que Sarkozy ne fera pas
Vincent Drezet

quels Etats-Unis cache l’obamania ?
Michel Desmurget

La globalisation et la surveillance
Armand Mattelart

Du débat démocratique
Denis Vernant

Le coin des sophistes
Laurent Paillard

L’écologie solidaire : cette oubliée de la gauche
Jacques Prades et Bernadette Costa-Prades

Faut-il mieux partager un gâteau immangeable ?
Camille Sardon

Vázquez Montalbán et le socialisme désirable
Jean-Paul Damaggio

L’entreprise mauvaise mère : harceler pour exclure
Paul Ariès

Productivisme et socialisme
Jacques Cossart

Modifier l’humanité sans modifier l’homme
Jacques Testart

Pourquoi ils détruisent l’école
Philippe Godard et Catherine Gentile

Noter, c’est classer
Laurent Paillard

La télé-réalité, le promeneur et l’urbaniste
Xavier Bonnaud

La bio européenne : une bio dénaturée ?
Nelly Pégeault

Suppression de la taxe professionnelle : les élus doivent réagir
René Balme

A propos d’un aveu de M. Kouchner
Denis Collin

Impôts : ce que Sarkozy ne fera pas (extrait)
Vincent Drezet, Secrétaire national du Syndicat National Unifié des Impôts (SNUI)

Un an après le scandale impliquant le Liechtenstein – et plus globalement les paradis fiscaux – et alors que l’on a vu le rôle que ces derniers avaient joué dans la financiarisation de l’économie et la crise, il est utile de revenir sur l’état du débat fiscal... surtout au moment où Nicolas Sarkozy parle de moraliser le capitalisme.
Le scandale du Liechtenstein et les analyses de la crise auront au moins eu le mérite de montrer l’ampleur de l’évasion fiscale internationale et le rôle des paradis fiscaux dans la mondialisation financière. Liberté de circulation des capitaux, rapidité des échanges, concurrence fiscale, fiscalité faible, opacité juridique et bancaire... tels sont les principaux ingrédients de cette forme brutale de concurrence fiscale et sociale qui affecte particulièrement les budgets publics et sociaux...

Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 11 du Sarkophage, en kiosque à partir du 14 mars.

La globalisation de la surveillance (extrait)
Entretien avec Armand Mattelart, Sociologue

La croissance économique est génératrice d'inégalités et d'insatisfactions. Le pouvoir d'État doit donc entretenir des illusions sur la possibilité d'accéder à une société d'abondance tout en se préparant à réprimer les manifestations de mécontentement. La crise actuelle ne peut que renforcer cette tendance, car rien n’est pire qu'une société fondée sur la centralité du travail sans travail, ou qu'une société fondée sur la croissance économique sans croissance. La réflexion sur les mutations des appareils répressifs est indispensable pour comprendre le monde en gestation.
Le Sarkophage : Nous connaissons votre passé d’universitaire au Chili, jusqu’à votre expulsion en 1973 sous Pinochet. Vous êtes connu depuis comme l’un des grands spécialistes des médias. Vous avez publié La Globalisation de la surveillance : Aux origines de l’ordre sécuritaire (La Découverte, 2007). Est-ce à dire que cette question l’emporte aujourd’hui pour vous? Comment des sociétés démocratiques peuventelles en effet accepter que leurs droits et libertés soient amputés par des dispositifs de surveillance ? Quelle part accordez-vous au développement du capitalisme postindustriel avec sa valorisation à des fins marchandes des structures de subjectivation ?
Armand Mattelard : Le progrès technique reste encore pour beaucoup de citoyens le garant de la légitimité de la diffusion des technologies de contrôle et de surveillance dans les sociétés démocratiques. Au niveau des mentalités collectives, l’idéologie sécuritaire recueille les dividendes de la perte du sens politique entamée dans les années où le modèle de la globalisation néolibérale s’imposait comme fatalité.
Une sorte d’accoutumance s’est créée, qui a élargi les seuils de tolérance et a fait que beaucoup consentent, sans même s’en apercevoir, des abandons importants de leur sphère privée et de leurs droits fondamentaux. Et ce, non seulement à l’égard des techniques de surveillance et de fichage identifiées comme telles, mais aussi au niveau de l’ensemble des techniques liées au complexe médiatique et marketing.
La croyance techno-déterministe qui a accompagné les années de la dérégulation et soutenu la promesse d’une société d’information globale sillonnée par les autoroutes télématiques est pour beaucoup dans l’abandon de l’esprit critique. Il est à souhaiter que des phénomènes comme l’éclatement de la bulle Internet, l’effondrement des modèles mathématiques des traders en réseau ou la mise en évidence de la bulle sécuritaire ouvrent les yeux sur ce que Jacques Ellul appelait le « bluff technologique », dont les techniques intrusives sont partie prenante...

Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 11 du Sarkophage, en kiosque à partir du 14 mars.

Vázquez Montalbán et le socialisme désirable (extrait)
Jean-Paul Damaggio, Objecteur de croissance et militant antiproductiviste

L’affrontement entre Danton et Robespierre a depuis 1793 une dimension structurante du combat socialiste, le jouisseur contre l’ascète. Entre les deux est venu s’insérer Saint-Just dont on connait la phrase célèbre : « Le bonheur est une idée neuve en Europe. » Le « bonheur » devenant ainsi une question publique et pas seulement privée, Saint-Just résout le face-à-face de Danton et Robespierre en faisant de l’ascétisme une possible jouissance.

« Je suis un communiste hédoniste et sentimental »

Manuel Vázquez Montalbán
Malheureusement depuis 1793, tant de crimes ont été commis au nom du bonheur du peuple malgré lui... que le capitalisme a pu développer son individualisme librement consenti. Il s’empara même du désir pour en faire une question publique, afin de transformer des besoins en instruments d’aliénation. Par réaction à ce capitalisme de la séduction, la conséquence la plus connue fut l’enfermement du socialisme réellement inexistant dans la grisaille... le paradis socialiste étant renvoyé aux temps communistes sous le prétexte de ce slogan : « Révolutionnaires de tous les pays, souffrez pour le bien des générations futures. » La religiosité revenait ainsi par la fenêtre chez ceux qui pensaient lui fermer la porte ! Rares sont alors les révolutionnaires qui jugèrent que le socialisme s’imposerait d’abord par son caractère immédiatement désirable et pas seulement parce que le capitalisme symbolisait l’exploitation.
Le socialisme de Manuel Vázquez Montalbán, romancier, essayiste, poète et journaliste espagnol (1939-2003), créateur du personnage de Pepe Carvalho, détective privé et gastronome, est né sous l’effet d’une double prison franquiste : la grisaille était générale et la prison de Lérida, dans laquelle il fut emprisonné pour son engagement, très particulière.
Il aurait pu rêver aux douceurs de la société de consommation symbolisée par les voyages d’Espagnols se jetant, à un moment, sur les cinémas pornos de Perpignan. Mais, fort de son savoir marxiste, le jeune écrivain comprit que le franquisme était un des visages du capitalisme. Il lui était donc impensable de s’arracher aux étreintes d’un dictateur pour tomber dans les bras grands ouverts d’une société dite de consommation...

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L’entreprise mauvaise mère : harceler pour exclure (extrait)
Paul Ariès, Politologue

La France est, selon deux rapports du Bureau international du travail (ONU) en tête des pays avancés en ce qui concerne la violence au travail. L’INSEE estime que sept millions de Français sont concernés. La médecine du travail évalue à plus de 90 % les médecins ayant déjà eu connaissance d’au moins un cas de harcèlement au travail et 21 % d’entre eux considèrent ce phénomène comme fréquent. 97 % des victimes souffrent de complications morbides se traduisant par des insomnies, de l’anxiété, de la dépression, des troubles digestifs ou cutanés, etc. L’époque est à dénoncer l’essor du harcèlement, mais les solutions semblent se heurter à la faiblesse de l’analyse.
On voudrait faire croire que ce harcèlement serait le fait de « petits chefs » pervers ou de patrons obligés d’en user à cause des rigidités du droit du travail ; bref, on harcèlerait seulement les salariés dont on veut se débarrasser. Ce harcèlement pour exclure cache en fait une autre forme de harcèlement. Le néo-capitalisme peut très bien fonctionner sans harcèlement sexuel ou « petit chef » pervers, comme la famille peut exister sans violence. Il ne peut, en revanche, exister sans un harcèlement dont le but est d’assimiler le personnel, car il constitue la fausse bonne solution inventée pour concilier l’inconciliable : la précarité avec l’implication au travail.
L’entreprise moderne en a certes fini avec le paternalisme d’antan, mais elle développe un maternalisme encore plus pervers, car fondé sur une logique de dévoration de ses personnels, cadres compris. Il suffit pour s’en convaincre de suivre le parcours type d’un salarié moderne.
Tout prouve que le patronat déploie une stratégie de harcèlement pour casser les identités, les valeurs traditionnelles et imposer une intégration qui ressemble davantage à une assimilation forcée qu’à un compromis social. Tout y concourt : les nouveaux modes d’organisation du travail, qui brisent les cultures de métier, les classifications salariales, jusqu’aux techniques ordinaires ou plus raffinées de manipulation des salariés qui, sous prétexte de développer la culture d’entreprise, imposent une même façon de travailler, de s’habiller, de sourire, de parler, de penser, etc...

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Pourquoi ils détruisent l’école (extrait)
Philippe Godard et Catherine Gentile, Essayiste et documentaliste

Le processus de destruction de l’école, de la maternelle à l’université, est maintenant très avancé. Pourtant, la revalorisation de la scolarité et de la culture en général doit redevenir l’un de nos objectifs majeurs. Il se joue là une partie qui pourrait être décisive pour l’avenir global de notre pays dans les prochaines années, et qui l’est déjà pour l’avenir individuel de nos enfants.
Tous les gouvernements qui se succèdent depuis une dizaine d’années constatent que le « lien social » se distend et se dissout dans la violence et la désespérance. L’absence de perspectives est la réalité quotidienne d’une large part de la population. Or, on n’a rien inventé de mieux, pour créer des liens entre les individus et les communautés, que ce qui fonde l’humanisme moderne, l’égalité des chances, la justice égale pour tous, l’école républicaine...
Aussi, lorsque l’égalité des chances est démentie chaque jour par les faits et que la justice pour tous n’est plus qu’un voeu pieux, on se dit que les attaques répétées contre le système d’enseignement public ne sont pas une erreur conjoncturelle, mais relèvent au contraire d’une stratégie délibérée, qui vise sa destruction à court terme. Pour le dire vite : l’humain, donc ici l’élève, n’est plus au centre du système, il n’en est qu’un rouage, qu’un dommage collatéral ; ce qui compte est qu’il produise, et vite, et pas qu’il apprenne, ou qu’il apprenne à penser, ou qu’il utopise.
Paranoïa ? Catastrophisme ? Les idées reçues en matière d’instruction publique ont la vie dure. Les Français s’imaginent encore qu’ils vivent dans un pays dont l’Éducation nationale est l’une des plus performantes du monde, alors que nous sommes entrés dans un processus de déscolarisation qui menace de devenir massif dans les années à venir, selon les prospectives de l’OCDE. Alors que 85 % des jeunes de 18 ans étaient scolarisés, à quelque niveau que ce soit, en 1996, ils n’étaient plus que 79,5 % de cette classe d’âge dix ans plus tard. Pour les jeunes de 20 ans, la chute est encore plus importante selon les propres chiffres de l’Éducation nationale. Cela à l’heure où le discours officiel vante la nécessaire qualification des jeunes et des travailleurs comme la meilleure façon de vaincre le chômage et de sortir de la crise !
Le budget de l’Éducation nationale est en baisse absolue et proportionnelle ; il ne représente plus aujourd’hui que moins de 6 % du PIB, contre 6,9 % en 1989. Nous ne dépensons que 8 101 dollars par élève et par an, contre 8 353 dollars pour la moyenne des pays de l’OCDE, et 13 000 dollars aux États-Unis...

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Noter, c’est classer (extrait)
Laurent Paillard, Politologue

Parmi les lieux communs qui circulent sur les défauts de l’Éducation nationale, celui selon lequel elle ne serait pas adaptée à la réalité économique et préparerait mal les jeunes à l’entreprise est l’un des plus tenaces. Ce ne serait pas le manque d’emploi qui provoquerait le chômage, mais cette inadaptation. Pourtant, ce préjugé séduisant est contredit par au moins un fait : les travailleurs français sont les plus productifs au monde. Comment une telle performance est-elle possible malgré les quelques 15 ans passés préalablement à l’école ? Ce préjugé ne sert qu’à disqualifier l’école française pour lui imposer des réformes ineptes.
Osons le paradoxe : et si ce qui ne va pas à l’école venait de sa sur-adaptation au monde économique ? En effet, la pratique centrale de l’éducation – et qui tend à s’amplifier à l’occasion de la régression sans précédent des méthodes pédagogiques que nous vivons – est celle de la notation. Le problème étant que les enseignants sont sommés de produire le plus de notes possibles, ils sont d’ailleurs euxmêmes appréciés en grande partie sur leur capacité à produire du chiffre, et on note les établissements sur tout un tas de taux qui ne mesurent finalement rien d’autre que le niveau social moyen de leurs élèves.
Les enfants sont conditionnés si jeunes à être évalués, ils ont si bien intégré l’idée que cela détermine leur devenir, que la note est devenue la seule finalité de leur travail. Il est par exemple très difficile de donner un travail sans dire qu’il comptera dans la moyenne. Ainsi, la pratique précoce de la notation pose des problèmes pédagogiques insolubles : la possibilité même de l’apprentissage repose sur le fait de pouvoir s’exercer, et donc de commettre des erreurs sans que cela ait des conséquences définitives. Or, la notation précoce objective et cristallise le niveau de l’élève, celui qui a une mauvaise note intériorise l’idée de son indignité et de son infériorité par rapport aux autres, et cela s’aggrave quand cette expérience se répète. C’est une sanction d’un pouvoir symbolique beaucoup trop fort pour être supportée par un sujet en train de se constituer et n’ayant pas encore d’autonomie narcissique et intellectuelle...

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La télé-réalité, le promeneur et l’urbaniste (extrait)
Xavier Bonnaud, Architecte, professeur à l’école d’architecture de Clermont-Ferrand

Chaque été, de nouvelles émissions de télé-réalité scénarisent des aventures humaines ensoleillées, avec leurs cadrages serrés, leurs rythmes haletants et leurs retours sur l’événement à la manière des commentaires sportifs. Ces programmes nous transportent dans des décors tropicaux qui incarnent idéalement l’insouciance banalisée d’un quotidien délocalisé. Toutefois, même au soleil se tient une compétition implacable dont l’exclusion est le moteur principal, mettant en résonance le risque de zapping existentiel qui pend au nez de chacun, au moindre oubli des obligations de performance.
Le succès de ces plages horaires fait écho à ce qui travaille notre organisation sociale : non pas la mort physique comme lors des jeux du cirque, mais l’expulsion de la scène, le bannissement du champ relationnel survalorisé de la compétition et de son show. Alors que les logiques globales réclament des modèles d’hommes et de femmes souples, adaptés, libres de toutes attaches, ces divertissements traquent des exigences intimes en donnant l’illusion, le temps de ces étranges jeux de rôles, que les subjectivités et les territoires de l’intime occupent une place centrale dans ce qui fait aujourd’hui société.
Dans ces spectacles, dans la manière dont chaque émission fabrique un espace partagé, se pétrissent de nouveaux lieux publics. Familiers et incongrus, ils nous saisissent et entrent en concurrence avec notre univers urbain concret, nous poussant à évaluer les conditions pratiques de nos métropoles à l’aulne de la douceur de cette relation maîtrisée au monde que nous présente le scintillement coloré de telles soirées télé. Comment les rues peuvent-elles former encore la matière première de nos cités face à l’attrait de ces contrées radieuses qui offrent ainsi des territoires existentiels que chacun peut construire à sa guise avec sa télécommande pour seul outil? Pour combien de temps enfin, les villes seront-elles valorisées pour leur enchantement, leurs artères, leurs places ouvertes, le chaos hasardeux de leurs boulevards alors que des situations de bien-être et des substituts de rencontre peuvent être proposés avec un investissement moindre ?
Le vis-à-vis de nos télés nous propose une nouvelle entité spatiale. Avant de nous accueillir, le faisceau de l’émission électronique nous englobe ; notre immobilité spectatrice nous fait pénétrer dans l’épaisseur de l’image. Captés, nous flottons dans un champ de représentations, de significations et d’émotions que l’augmentation de taille des écrans et la performance des installations animent d’une puissance de captation croissante...

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