Sommaire numéro 3
Au tribunal de l'invisible
Patrick tort
La justice entravée
Emmanuelle Perreux
Tripoli : neuf questions au président
Stéphane Lhomme
Les nucléocrates (ex)communistes, meilleurs alliés de Sarkozy
Paul Ariès
Xénophobie d’état et politique de la peur
Olivier le Cour Grandmaison
La civilisation, le barbare et le sauvage
Benoît Larbiou
Le parti socialiste est-il encore de gauche?
Entretien avec Jean-Luc Mélenchon
Le grenelle de l’environnement, une duperie monstrueuse
Yann Fiévet
Sarkozy ou la laïcité, il faut choisir
Jocelyn Bézecourt
La destruction du code du travail à marche forcée
Gérard Filoche
L’OTAN au vent mauvais !
Jean-Luc Pujo
Les réseaux de Fadela Amara
Fouquier-Tinville
Collège unique : impasse ou exigence ?
Daniel Rome
L’irradiation des aliments, la malbouffe mondialisée
Véronique Gallais
Verger et potager
Christian Sunt
Insurrection
Alain Accardo
Le costume spinoziste de Nicolas Sarkozy
Alain Jugnon
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Au tribunal de l'invisible (extrait)
Patrick Tort, Philosophe, Directeur de l’Institut Charles Darwin International
Les déclarations de Nicolas Sarkozy sur l'origine héréditaire de la pédophilie ont ravivé le vieux débat entre déterminisme biologique et déterminisme social. Faisant sienne la théorie du criminel-né, le président avance vers l'horizon du contrôle total des individus. Ce totalitarisme, qui s'exerce à travers des technologies issues d'une science asservie, est une nécessité pour le capitalisme mondialisé. Il vise non seulement à établir une traçabilité des individus, mais aussi à éradiquer le mal social et toute déviance contestataire.
Giscard d'Estaing avait placé son règne sous le signe de la sécurité . Sarkozy a placé le sien sous celui du contrôle . Il se montre en cela parfaitement adapté à la phase d'évolution actuelle du système qu'il incarne.
Confronté à la multiplication des crises sociales qu'il engendre, le capitalisme dans sa phase de mondialisation se trouve aujourd'hui saisi par l'urgence inavouable de réaliser l' idéal du totalitarisme , qui est, précisément, l'idéal du contrôle total . Les totalitarismes antérieurs ou survivants apparaissent face à lui comme des totalitarismes partiels , non aboutis ou condamnés par l'histoire, reposant sur la formule archaïque de la coercition et du contrôle politiques , et suscitant de ce fait, tôt ou tard, opposition, révolte et résistance.
Le totalitarisme capitaliste contemporain est, dans son projet, global , et se veut non coercitif , afin de ne susciter ni opposition, ni révolte, ni résistance. Il repose en effet sur l'effacement apparent de la contrainte politique – qu'il a efficacement remplacée par la contrainte économique érigée en intangible principe de réalité – et sur une généralisation du contrôle policier requise non plus par une dictature politico-idéologique aux références doctrinales affichées, mais par des lois de marché présentées comme naturelles et que le réalisme, pour le bien de tous, impose de respecter, au nom des valeurs mêmes qu'il bafoue – celles de « justice », de « démocratie» et, bien sûr, de « liberté ».
Il fallait pour cela aller très loin dans le travestissement. Il fallait rendre l'évidence plus incertaine que la vraisemblance, et faire préférer cette dernière à la vérité. Il fallait porter l'idéologique jusqu'en son point d'auto-effacement dans la fiction de sa propre mort, qui ne signe en fait que sa parfaite et invisible hégémonie. Il fallait inventer des mensonges séduisants, et les imposer au monde. Lorsque tous partagent une même illusion, elle devient la vérité. C 'est pourquoi le totalitarisme capitaliste contemporain exige, pour se démarquer de tous ceux qu'il entend remplacer, une colonisation intime des consciences à l'échelle planétaire. La puissance économiquement et technologiquement dominante – les États-Unis d'Amérique – possède aujourd'hui les moyens, déjà largement mis en oeuvre, d'une uniformisation tendancielle des mentalités et des aspirations qui passe par l'image alléchante de réussite individuelle, de bonheur social, d'audace et de moralité que délivrent ses satellites dans les régions du monde les plus éloignées. À terme, les enfants de tous les pays, comme déjà ceux des pays les plus « développés », grandiront avec les images, les émotions, les sentiments, les ambitions et les rêves que leur imposent – sans contrainte et sans violence sensibles – la propagande médiatique et les feuilletons américains, ou leurs imitations proliférantes par les nations déjà vassalisées. Les technologies de l'influence précèdent ainsi, facilitent et préparent l'usage des technologies du contrôle . Ceux qui échappent à l'influence (les exclus, les sans-logis, les mendiants, les clandestins, les révoltés, de plus en plus tôt et massivement criminalisés) n'échapperont pas au contrôle ...
Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 3 du Sarkophage, en kiosque à partir du 17 novembre.
La justice entravée (extrait)
Emmanuelle Perreux, Présidente du Syndicat de la Magistrature
Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur hyperactif sous la précédente législature, n'aime pas les juges et l'a fait savoir. Taxés successivement d'irresponsables, de laxistes, de démissionnaires face à la délinquance, il les a accusés de tous les maux avant de mettre en oeuvre une entreprise d'intimidation pour s'assurer de leur collaboration à son projet judiciaire.
En colère face à ses empêcheurs de réprimer en rond, Nicolas Sarkozy n'a jamais hésité à mettre à mal le principe de la séparation des pouvoirs en critiquant les décisions de justice considérées par lui comme trop clémentes.
Aujourd'hui président de la République, il préside le Conseil Supérieur de la Magistrature, organe constitutionnel chargé de garantir l'indépendance de l'institution judiciaire. Quelle ironie !
Il s'invite aux audiences d'installation des plus hauts magistrats de France, offrant ainsi l'image d'un président attentif à la magistrature.
Mais qu'en est-il réellement? Pour Nicolas Sarkozy, la justice est avant tout affaire de répression. Dès son élection, il nomme l'une de ses plus fidèles collaboratrices, Rachida Dati, garde des Sceaux, et lance le chantier législatif de la loi instituant des peines planchers pour les mineurs et majeurs récidivistes.
Cette loi, qui vise principalement à durcir les peines pour les petits délinquants en prévoyant des seuils au dessous desquels le juge ne peut descendre que sous certaines conditions limitatives, est adoptée dès le mois d'août 2007 et commence son oeuvre en remplissant les prisons : 4 ans d'emprisonnement prononcés pour un vol dont le préjudice s'élève à 20 euros…
Pour notre président de la République, le premier des droits de l'homme, c'est le droit des victimes et, au hasard de faits divers dramatiques qui ont légitimement bouleversé l'opinion publique, il annonce une nouvelle loi durcissant la répression contre les délinquants sexuels. Cette loi, qui devrait être votée à l'automne, prévoira un enfermement psychiatrique après l'enfermement pénitentiaire. On affirme ainsi sans ambages que la prison ne sert à rien qu'à punir, et qu'à défaut de se donner les moyens de prendre en charge ces personnes en mettant réellement en oeuvre les dispositifs existants, on organise l'élimination de ces délinquants qualifiés de dangereux...
Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 3 du Sarkophage, en kiosque à partir du 17 novembre.
Sarkozy ou la laïcité, il faut choisir (extrait)
Jocelyn Bézecourt, Porte-Parole du Réseau Riposte Laïque
Nicolas Sarkozy et la laïcité sont dans un bateau. La laïcité tombe à l'eau. Qui l'a poussée? Le pontificat de Nicolas Sarkozy a démarré sur les rails posés durant ses précédents ministères. En roue libre, aussi libre que l'école éponyme. L'homme s'était confié avec franchise en 2004 dans son bréviaire La République, les religions, l'espérance et il poursuit aujourd'hui dans la manipulation des mots.
Dans une lettre de mission adressée à Michèle Alliot-Marie, ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy reprend le terme d' « espérance » pour décrire ce qui serait, selon lui, l'essence de la religion.
Tenace, il avait préparé le terrain sous son mandat précédent quand, ministre des Cultes, il avait fait accoucher une commission prête-nom d'un rapport destiné à faciliter le financement des lieux de culte par les collectivités publiques. Une mosquée à inaugurer, une synagogue à visiter, un scientologue à rencontrer, le ministre qui maniait aussi bien le goupillon que la matraque était toujours prêt.
Et depuis son accès au trône suprême, il ne s'est pas fait mentir lui-même : ses prêches passés sont maintenant devenus des actions bien réelles. Le Vatican se réjouit de son élection? Le voilà qui rédige une bafouille très empressée. Le cardinal Lustiger s'en va vérifier les thèses chrétiennes sur l'au-delà? Il traverse l'océan pour s'afficher à Notre-Dame sur un beau fauteuil de velours. Françoise de Panafieu estime qu'elle a mieux à faire que d'aller traîner, ce jour-là, à Notre-Dame? Il la gratifie de sa colère habituelle.
Le premier mandat de Jacques Chirac, en 1995, avait accordé plusieurs postes dans les ministères à des membres ou des amis de l'Opus Dei. Le grand jeu consistait à deviner qui était membre ou seulement ami de la pieuvre. Nicolas Sarkozy a fait plus clair : il a nommé Christine Boutin ministre de la Ville.
Opposée à l'IVG, autant qu'à la pilule du lendemain, la députée des Yvelines avait déposé, en janvier 2005, une « Proposition de loi tendant à favoriser l'aide aux femmes enceintes en difficulté » qui consistait, en fait, en une « prévention de l'IVG » par un financement public de la propagande anti-IVG. C'est aussi simple que cela.
Auparavant, elle s'était opposée au PACS en montrant la Bible à l'Assemblée nationale en 1998. Christine Boutin est aussi « consulteur » auprès du Conseil Pontifical pour la Famille depuis 1995 et, en juillet 2006, elle a participé au Congrès théologique et pastoral international de Valence (Espagne) sur le thème de la transmission de la foi dans la famille. Dans le même registre, elle avait fondé en 1993 l'Alliance pour les droits de la vie, dont l'objectif est identique, la lutte contre l'IVG. A propos de l'islam, ce frère en monothéisme, la présidente du Forum des républicains sociaux est favorable au port du voile islamique à l'école, et elle a participé amicalement au congrès 2006 de l'Union des Organisations Islamiques de France. Tous unis contre la laïcité. Et en novembre 2006, interrogée par Karl Zéro sur Canal Plus, elle a estimé que George Bush pourrait être à l'origine des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis.
La composition de son cabinet ministériel est à l'image de ses convictions catholiques. Christine Boutin en a nommé directeur le préfet Jean-Paul Bolufer, opposé à l'avortement et à l'homosexualité. Y officie en tant que conseillère technique Christine Dechefdebien, condamnée en 1992 à quatre mois de prison avec sursis et 5000 francs d'amende pour sa participation à un commando anti-IVG dans un hôpital public de Pau. Enfin, on y trouve un curé, Jean-Marie Petitclerc (polytechnicien et salésien), nommé fin juin 2007 comme chargé de mission pour les relations avec les acteurs locaux ...
Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 3 du Sarkophage, en kiosque à partir du 17 novembre.
Le costume spinoziste de Nicolas Sarkozy (extrait)
Alain Jugnon, Philosophe et auteur dramatique
Nicolas Sarkozy crée le peuple français et ses aspirations à l'aune de son personnage. Alain Jugnon nous livre un portrait et une analyse inédits de notre président de la République et de sa façon de gouverner entre inconsistance, passion visionnaire, essentialisme, illusion…
Nicolas Sarkozy est une personne qui en veut à nos personnes. Ce président aime donner la sensation que c'est entre « lui » et « nous ». Ainsi, ce président s'intéresse personnellement à la république, car il préside, c'est son pouvoir, car il regarde en direction du pays, et il y voit une république, tout un ensemble d'affaires personnelles en cours : en regardant, il perçoit l'état de l'État. Tout cela en regardant, simplement en regardant. Pour Nicolas Sarkozy, la vie au pouvoir est simple. Comme un coup d'oeil.
Les Français sont mis en scène depuis mai 2007 par le président comme les personnes qui constituent l'état actuel de la France. Ces personnes ont un nom dans l'esprit du président : les Français. Ce pays a une image dans l'âme du président : la France. Nicolas Sarkozy , en parlant, en lisant, en regardant, en pensant, croit en cette image et sait que les Français existent et qu'ils sont la France. Voyons voir : nous sommes donc vus par le président. Ici les mots prennent tout leur sens politique. Biopolitique plutôt : on pensera à l'intérêt pour la santé du Français, pour ses déplacements, pour son alimentation, pour sa famille et pour son activité travaillée. Est biopolitique la manière de dire qu'il faut libérer le travail. Libérer le travail, de prime abord, mais pas l'homme, pas le travailleur. Ou bien libérer le transport (cela fonctionne de la même manière), ou encore : les médicaments, l'école, la famille, le pays, la vie même. On se demandera alors ce qui est libéré quand ces choses le sont. Voit-on bien le travailleur travaillant dans cette histoire, le professeur professant, le consommateur consommant, la victime victime. On se rendra compte que non (on a le mot mais on ne part avec la chose , nus que nous sommes), puisque rien n'est vu de ce qui ferait le point de vue du peuple : somme toute, il n'est plus de peuple. D'où l'aisance du personnage présidentiel et l'absence de la personne du travailleur. Le travailleur a disparu quand le regard présidentiel a été posé.
Nous sommes une société de personnages sans personnes : cette scène se dessine en miroir de la phrase de Hannah Arendt qui disait que nous sommes une société de travailleurs sans travail. Problème, hiatus, écart, abîme entre ce que nous sommes (face peuple du biopolitique) et ce que nous montrons, quand nous sommes vus (face présidentielle du politique). Nicolas Sarkozy joue comme personne de cette illusion d'optique. Il nous voit et nous sommes vus. Dans sa tête. Coincés, défaits. Aliénés. Avec des regards de fous ...
Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 3 du Sarkophage, en kiosque à partir du 17 novembre.
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