Sommaire numéro 4
Grenelle de l’insertion : dangers en perspective
Jean Gadrey
« De gauche » et contre les blocages?
Jérôme Valluy
Ligoter la vie
Jacques Testart
Travailleurs contre assistés ?
Philippe Godard
La fable de la mondialisation fraîche et joyeuse
Alain Bihr
L’immondialisation
Paul Ariès
La question de la nation, ou le retour du refoulé
Denis Collin
Penser est un combat
André Bellon
Prix bas pour tous!
Christian Jacquiau
Le travail de cochon des nouveaux amis « philosophes » de Nicolas Sarkozy
Alain Jugnon
Une politique économique de gauche?
Jacques Cossard
La ville de crises en crises
Jacques Rey
La famille des hurlusconis
Laurent Danet
Diplomatie de la puissance, ou ruse du capitalisme
Jean-Luc Pujo
Faut-il brûler le mérite et le travail ?
Laure Pascarel
Tags et graffitis
Franca Maï
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Grenelle de l’insertion : dangers en perspective (extrait)
Jean Gadrey, Economiste, Lille 1
C’est curieux : ce sont les mêmes qui fustigent « l’esprit de
Mai 68 » et qui lancent des « Grenelle » à tout bout de
champ. Voici donc venu le « Grenelle de l’insertion », sous
la houlette, cette fois, de Martin Hirsch, ancien président
d’Emmaüs France, notre « Haut Commissaire aux Solidarités
actives ». Dans ce langage codé, la solidarité « active »
sognifie que, pour réduire la pauvreté et l’exclusion, il faut
récompenser les « actifs », ceux qui « acceptent de se lever
tôt ». En oubliant un fait de base : si l’économie ne crée pas
assez d’emplois vraiment utiles et si l’on ne partage pas le
volume de travail utile, si certains travaillent bien trop et
d’autres pas assez ou pas du tout, on aura beau se lever
avant l’aube et se démener comme un beau diable toute la
journée, on n’aura toujours pas de job au crépuscule.
Si nous voulions nous assurer que
Martin Hirsch mène une action
en faveur du partage, ou une politique
d’inspiration néolibérale forgée
aux États-Unis, on peut se référer à
Éric Le Boucher, grand chroniqueur
économique au Monde, chantre de la
croissance à perte de vue et de la libéralisation
de presque tout, membre de
la commission Attali. Et là, pas de
doute, Martin Hirsch est bien vu de
M. Le Boucher qui a même intitulé sa
chronique du 25 novembre 2007 : « Le
bon combat de Martin Hirsch », profitant
au passage pour dire tout le bien
qu’il pense de la mondialisation libérale
actuelle, sous réserve qu’on
engage les « réformes requises ». L’une
d’elles est, justement, la lutte contre les
« trappes à inactivité » où, n’ayant
aucun intérêt à travailler étant donnée
la générosité des minima sociaux, les
gens s’enfermeraient dans l’assistanat.
Revenons à ce Grenelle. Il doit y être
question en premier lieu, comme son
nom l’indique, de « l’insertion », au
sens où l’entendent les associations,
chantiers et autres structures « d’insertion
par l’économique ». Elles font un
travail courageux et utile en s’adressant
à des chômeurs de longue durée, que
certains jugeraient « inemployables » au
vu des difficultés qu’ils cumulent. Elles
parviennent souvent, au bout d’un an
par exemple, sinon à les mettre en situation
de trouver un « vrai emploi », ce
qui n’arrive que pour une petite minorité
(surtout quand le taux de chômage
du bassin d’emploi est élevé, cas fréquent),
en tout cas à leur faire retrouver
estime de soi, relations sociales et
conditions de vie moins indécentes.
Cela reste précaire, mais c’est bon à
prendre, et cela irait encore mieux avec
des perspectives où les acteurs n’auraient
pas l’impression de contribuer à
vider un réservoir de misère que
d’autres continuent à remplir ...
Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 4 du Sarkophage, en kiosque à partir du 19 janvier.
« De gauche » et contre les blocages ? (extrait)
Jérôme Valluy, Maître de conférences, Sciences-po, Paris I
En réponse à une tribune publiée dans Le Monde en novembre 2007,
Jérôme Valluy fustige l’attitude de certains « hommes de gauche ». En s’opposant
aux blocages et à la grève, ils rejoignent en effet le camp de ceux
pour qui, comme l’écrivait Roland Barthes, « la grève est un scandale :
c'est-à-dire non pas seulement une erreur, un désordre ou un délit, mais un
crime moral, une action intolérable qui trouble à leurs yeux la Nature ».
Dans le mouvement étudiant, les
présidents d’Université et les
collègues, qui participent de la
façon la plus privilégiée aux systèmes
de gouvernance interne de l’université
et qui verraient, en cas de mise en
oeuvre de la loi LRU, leurs privilèges
accrus par la réforme en cours ont
freiné les mobilisations étudiantes et
enseignantes notamment en stigmatisant
les « blocages » comme autant
d’atteintes à la démocratie, à la liberté
d’expression et au droit des usagers.
En ce qui concerne les présidents
d’Université, le constat est tellement
évident qu’il a servi de base à la constitution
du collectif d’universitaires
« Sauvons l’université » proclamant
avec force que « les présidents d’université
ne parlent pas en notre nom »
(www.sauvonsluniversite.com). Ce
serait pourtant se faire beaucoup d’illusion
que de croire que des présidents
d’Université peuvent gouverner seuls et
s’opposer individuellement à l’ensemble
de la communauté universitaire.
Ils sont soutenus en interne par des collègues
qui n’ont de cesse de stigmatiser
les blocages.
L’argumentation, en tant que « syndicaliste
», de Christophe Ramaux
(Maître de conférence en économie,
Paris 1), parue dans Le Monde du 29
novembre 2007 sous le titre de « Blocages
mortifères », est assez emblématique
d’une opinion certes minoritaire,
mais activiste, dans les assemblées
générales d’enseignants. Cela
consiste à stigmatiser les blocages
étudiants au nom de valeurs « de
gauche » : la démocratie et la
« vraie » lutte sociale. Ces discours
freinant les mobilisations commencent
généralement par un préliminaire
contre la loi LRU, très vite suivi
d’un appel à reprendre les cours et à
commencer à débattre des conditions
de mise en oeuvre de la loi (futurs statuts
de l’université, budget, etc.), ce
qui reviendrait implicitement à en
accepter le cadre juridique et à proclamer
ainsi l’échec du mouvement
demandant son abrogation ...
Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 4 du Sarkophage, en kiosque à partir du 19 janvier.
Travailleurs contre assistés? (extrait)
Philippe Godard, Essayiste
Nicolas Sarkozy a introduit – ou plutôt réintroduit –
une rupture dans le regard politique que nous portons
sur la société. Il a jeté aux oubliettes la vieille
opposition historique entre exploiteurs et exploités,
qui se déclinait aussi à travers les antagonismes
entre bourgeoisie et prolétariat, riches et pauvres,
ou oppresseurs et opprimés. Sarkozy y substitue une
tout autre fracture : entre travailleurs et assistés.
Lors de la campagne présidentielle,
Nicolas Sarkozy a prétendu
être en « rupture » avec
un gouvernement, auquel il a pourtant
appartenu jusqu’à sa fin, soutenu
par un parti dont il était et reste
le chef incontesté. À l’ère de la
communication à outrance, cette
rupture s’appuie plus sur un discours
que sur la réalité. Mais peu
importe, car le discours est devenu
une part majeure de la réalité politique
: nous sommes là quasiment
dans l’énoncé performatif. Il suffit
de dire pour faire advenir !
Ainsi, un homme qui s’affiche
ouvertement avec les plus redoutables
patrons sur le plan social
–Arnault, Lagardère ou Bouygues –
veut faire croire à des travailleurs
modestes, voire pauvres (c’est-àdire
la très grande part des travailleurs
de ce pays, y compris selon
les normes statistiques), qu’il est de
leur côté. Il aura suffi d’affirmer
sans nuance que les « assistés » sont
des parasites et que les travailleurs
ont droit à tous les égards pour
qu’une partie du pays adhère à ces
vues simplificatrices et manichéennes.
La voie était, depuis longtemps
sans doute, libre pour une manipulation
idéologique de cette ampleur.
Car il y a longtemps maintenant que
nous constatons, chez la plupart des
partis politiques, l’affaiblissement
de la vieille opposition entre riches
et pauvres sous toutes ses variantes.
L’élévation apparente du niveau de
vie y est pour beaucoup – même si
elle n’est que factice, car elle est au
prix d’énormes déficits au niveau de
l’État, d’une exploitation inhumaine
du tiers-monde, d’un appauvrissement
généralisé des ressources
naturelles et d’une dégradation de
l’environnement, entre autres – sans
oublier le surendettement de centaines
de milliers de Français. Mais
l’immense majorité de nos concitoyens
croient à la viabilité du
modèle capitaliste. Aussi, exit l’opposition
entre exploiteurs et exploités
ou bourgeoisie et prolétariat.
Plutôt que d’entendre parler de politique,
grinçante qui plus est, ils se
sont laissé envouter par les notes
doucereuses de la pensée-Sarkozy ...
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Prix bas pour tous! (extrait)
Christian Jacquiau, Expert-comptable et commissaire aux comptes
Confondant entreprise et société, la gauche a
toujours exprimé un certain mépris pour tout ce
qui touche au monde de l’entreprise à taille
humaine : paysans, commerçants, artisans et professions
dites libérales. Elle les assimile volontiers
aux « patrons », symboles de ce capitalisme
qu’elle ne prétend pourtant même plus
combattre, leur préférant ces transnationales
généreuses et accueillantes dans lesquelles ses
élites ne répugnent pas à pantoufler.
Ébloui par le discours social
d’un Édouard Leclerc à tout jamais
imprégné de son passé de séminariste,
le PS a toujours voulu voir
dans la grande distribution l’avènement
de magasins populaires,
fervents défenseurs de la veuve et
de l’orphelin.
Ses publicités ne véhiculentelles
pas cette idée fédératrice de
prix bas pour tous, socialement
très prometteuse ?
Dans l’inconscient socialiste, la
grande distribution, avec ses hypermarchés,
ses supermarchés et ses
superettes en serait presque à relever
du service public alors que le petit
commerçant ne serait qu’un vil
intermédiaire abusant des consommateurs.
« Défendrons nous les petits commerçants?
», interrogeait récemment
Attac France dans un article
publié sur leur site Internet sous la
rubrique Savoirs-Développement
durable, à propos du rapport Attali.
Le groupe « Écologie et
Société » du Conseil scientifique
altermondialiste balaye le sujet en
à peine plus de huit lignes, ramenant
la problématique de la grande
distribution à une nécessaire
« cohérence dans les discours sur
le commerce équitable, la limitation
indispensable des transports
de marchandises et l’arrêt de la
bitumisation des sols par les surfaces
de parking », accompagné de
la préconisation d’une « remise en
cause du modèle de consommation
» dont on ne saura rien de plus
(http://www.france.attac.org/spip.php?article7680). Tant pis pour la
mission d’éducation populaire.
La gauche, dans toutes ses composantes,
n’a toujours pas intégré
le sujet dans sa dimension globale
et transversale.
Comment le pourrait-elle
aujourd’hui plus qu’hier, elle qui
n’a pas vu, n’a pas su, n’a jamais
voulu en déceler les dangers et en
comprendre tous les enjeux ? ...
Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 3 du Sarkophage, en kiosque à partir du 17 novembre.
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