Sommaire numéro 7
La prise de la Pastille
François Brune
La gauche au défi de l’écologie
Geneviève Azam
La pensée Delanoë : « L’économie n’est pas de droite ou de gauche. L’économie est. »
Fouquier-Tinville
Nationaliser ?
Jacques Cossart
Des supermarchés dans les moindre recoins
Christian Jacquiau
Contre l’Etat managérial
Etienne Rodin
L’an I, au miroir de Sarkozy
Alain Accardo
Le sarkozysme, parfait exemple de l’imposture
Paul Violet
La refondation d’un nouvel universalisme
Entretien avec Rémy Bac
Mai 68 : notre héritage
Alain Badiou
Ralph Nader : candidat d’une introuvable gauche antiproductiviste ?
Charlotte Belge
Pierre Naville, socialisme et anticapitalisme
Alain Cuenot
Défaire l’imaginaire sarkozyste
Entretien avec Mona Chollet
De Mai 68 à Sarkozy, l’ombre de Nietzsche
Aymeric Monville
La longue marche de la gauche antiproductiviste
Jean-Marie Robert
Sarkozy et l’histoire : de l’usage compulsif du roman national
Laurence de Cock et Philippe Olivera
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La prise de la Pastille (extrait)
François Brune, Essayiste
C’est en tentant de brûler les couches hyperabsorbantes
de son bébé que le célèbre chimiste et polytechnicien
Jean-François Félix – certains disaient « fait l’X » –, eut
l’idée subite de faire de l’urine un substitut du pétrole.
À vrai dire, ce coup de génie découlait du simple bon
sens. Là où l’on avait absorbé, il suffisait de pressurer. Là
où l’on avait stocké le jus urinaire, il suffisait d’en
recueillir la précieuse charge d’ammoniaque et d’acide
urique : en la traitant judicieusement, on obtenait de
l’urocarburant, et le tour était joué !
De plus, la texture même des
couches, re-décomposée en ses
éléments pétrochimiques, devenait
sans peine utilisable sous forme
d’engrais, sans parler de la récupération
des résidus d’H2O, destinés à irriguer
la culture du maïs transgénique.
Séduits par ce projet, les pouvoirs
publics subventionnèrent largement sa
réalisation, menée de main de maître
par J.-F. Félix. Il est vrai que le processus
nécessitait lui-même une grosse
dépense énergétique. Mais il s’avéra
que, pour une unité de TEP1 produite, il
suffisait d’en investir 0,95. L’opération
était donc rentable, et d’autant plus
« juteuse » qu’elle créait de l’emploi et
accroissait le PIB.
Par la même occasion, sensibilisée
par les revues écolos à l’importance du
gisement énergétique que recelait la
production excrémentielle de l’animal humain, l’opinion publique n’hésita
plus à faire pipi – et même davantage –
dans les bois et les champs, ce qui
réconciliait les citoyens avec les forces
telluriques. Le coup de génie de l’ingénieur
Félix ne résolut sans doute pas
totalement la crise issue de la pénurie
de pétrole, mais elle établit définitivement
sa notoriété. De sorte que le Chef
de l’État ne tarda pas à lui confier la
présidence de la Commission énergie,
chargée de prospecter et de mettre en
oeuvre toutes sortes d’autres projets
complémentaires.
De fait, une seconde idée jaillit du
puissant cerveau de Jean-François, lors
d’un matin blafard où il pleurait les
cendres d’un ami cher, au cours d’une
cérémonie funéraire.
Non seulement, songea-t-il, l’incinération
s’accompagnait d’un très dommageable
gaspillage énergétique (et
l’on pouvait bien dire en ce cas que la
« consommation » devenait « consumation
»), mais encore, comme l’avaient
calculé certains experts, en court-circuitant
la décomposition naturelle du
cadavre humain, elle empêchait les
pouvoirs publics d’organiser la collecte
de tonnes et de tonnes de méthane qui
s’exhalaient de ce processus naturel, et
que notre société aurait pu utilement
recueillir, ne serait-ce que pour faire
rouler les convois funèbres.
Il fallait mettre un terme à ce gâchis.
Une loi ne tarda pas à être votée. Il y
eut de la résistance du côté des promoteurs
de l’incinération, mais comme
ceux-ci appartenaient eux-mêmes à de
puissantes multinationales organisatrices
de « Pompes funèbres », on rassura
les professions concernées en leur
garantissant qu’il n’y aurait aucun
licenciement dans leur branche, mais
seulement des transferts d’emplois,
fussent-ils massifs....
Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 7 du Sarkophage, en kiosque à partir du 17 juillet.
La gauche au défi de l’écologie (extrait)
Geneviève Azam, Économiste, conseil scientifique d’Attac
La crise écologique, désormais irréfutable dans ses dimensions fondamentales,
s’inscrit dans le paysage politique et culturel : Grenelle de l’environnement,
symposiums multiples sur le développement durable, sur le changement
climatique, fondations, dont la dernière en date, celle du parti
socialiste, au nom évocateur de « Terra nova ». Une abondance de discours
et de postures qui cache mal la vacuité des mesures prises par les instances
politiques actuellement en place et l’absence de projets politiques
alternatifs. Avec, en prime, une banalisation à force de formules creuses et
une fuite en avant dans les politiques néolibérales qui se nourrissent des
situations de panique qu’elles ont elles-mêmes créées.
Face à la crise alimentaire, et après
la grande découverte de la nécessité
de l’agriculture vivrière pour
nourrir la planète, l’OMC, par la voix
de Pascal Lamy, exhorte pourtant à une
libéralisation plus grande des marchés
agricoles, les protections étant assimilées
à des formes de xénophobie ! De
même, face à la hausse du prix du
pétrole, ce sont les taxes sur l’énergie
qui sont sur la sellette, et non les
immenses profits des groupes pétroliers,
par ailleurs confortablement assis
sur des modes de production et de
consommation « qui ne sont pas négociables
» selon les termes de G.W. Bush
à propos du mode de vie états-unien.
Ces discours s’accordent avec les
sirènes d’un capitalisme vert, propre et
vertueux. Ils s’accordent aussi avec
celles, à peu près équivalentes, d’une
« économie sociale et écologique de
marché », telle qu’elle apparaît dans le
projet du parti socialiste. C’est l’espoir
d’une croissance « verte », obtenue
grâce à la combinaison du marché et de
technologies « propres », c’est aussi la
promotion d’une « société de la
connaissance », qui serait miraculeusement
affranchie d’une pression trop
lourde sur les ressources naturelles.
Cette vision est une mystification qui fait
reculer la recherche d’autres voies écologiquement
et socialement soutenables. Ce n’est
pas en rajoutant l’écologie à l’économie
sociale de marché, qui se trouve à la base de
la construction libérale de l’Europe, et du
renvoi de l’Europe sociale aux oubliettes, que
seront sérieusement affrontés les défis écologiques
et sociaux qui sont devant nous ...
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Nationaliser (extrait)
Jacques Cossart, Économiste
Après le texte de Bernard Guibert, que nous
avons publié dans notre numéro de mai, consacré
à ce que pourrait être une comptabilité publique
rénovée et au service d’une alternative écologique
et sociale, Jacques Cossart poursuit ici la
réflexion sur les grands outils (et les mythes ?)
des politiques économiques permettant de (re)
fonder une véritable alternative. Est-on aussi
désarmé que les leaders des gauches le prétendent
parfois ?
Il suffit de prononcer le mot
« nationalisation » dans de très
nombreux cercles pour mesurer,
à l’ahurissement de ses interlocuteurs,
combien il s’agirait là d’une
procédure qui appartiendrait à un
autre âge. Rien de véritablement
étonnant quand il s’agit de ceux qui
défendent, avec autant d’acharnement
que de succès jusqu’alors, la
régulation par les seuls marchés !
En revanche c’est plus étrange
quand on s’adresse à ceux qui sont,
sincèrement, pour un autre monde
qui, en particulier, ne subordonnerait
pas la répartition des richesses
produites et l’équilibre écologique
au respect des privilèges actuels.
Cependant, on peut comprendre
que si la nationalisation est réduite
à une étatisation bureaucratique –
qui n’a pas été le seul apanage de
l’Union soviétique – elle puisse à
bon droit servir de repoussoir. À
condition, toutefois, de ne pas lui
opposer la privatisation tous azimuts
de ces trois dernières décennies
; faute de quoi l’on oublierait
d’ajouter, à la liste des méfaits de
toute bureaucratie faisant fi de
l’instrument démocratique, celle au
moins aussi longue, des désastres
provoqués par le capitalisme financier.
Sans parler des guerres permanentes,
qu’il suffise d’évoquer les
émeutes de la faim et la crise financière
de ce début d’année 2008 !
Peut-être est-il préférable, plutôt
que d’user de ce vocable daté
d’avoir recours à une autre terminologie,
celle de « bien public », surtout
si on l’étend à celle de « bien
public mondial » 1. Il s’agit en fait
de confier aux citoyens le soin d’arrêter
les règles selon lesquelles doit
fonctionner la société dans laquelle
ils entendent vivre.
On lève, du même coup, les réticences
parfaitement fondées de
ceux qui ne veulent pas voir cette
ambition mondiale circonscrite au
seul champ national. Et ce d’autant
plus que, dans plusieurs régions de
la planète, comme c’est le cas pour
l’Union européenne, bien des
aspects s’organisent à un niveau
beaucoup plus vaste que le niveau
national et que les entreprises,
elles, établissent leurs plans au
niveau mondial ...
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Contre l’état managérial (extrait)
Étienne Rodin, Sociologue
Nicolas Sarkozy n’a pas de stature, il a seulement
une allure. Il marche le portable à l’oreille et le
talon en avant, en cadre occupé par de nombreuses
affaires. Il se veut hyperactif, présent sur
tous les fronts, toujours pressé de produire et de
communiquer ses résultats. La société du spectacle
ne se fera pas sans lui et le tonitruant a ses
faveurs. Son mandat ressemble à celui d’un
contrat de mission dont il s’efforcerait de suivre
au mieux le cahier des charges.
Ce n’est pas un hasard lorsqu’en
début d’année 2008 le
cabinet d’audit Mars & Co.
fut missionné pour évaluer l’action
gouvernementale. « Le cabinet
Mars & Co. s’attaque à l’entreprise
Fillon », titra Libération. Oui,
le parallèle entre l’État et l’entreprise
devint évident et bien peu
s’en offusquèrent. La nation doit
être gérée comme une entreprise,
tel était le signal envoyé aux Français.
Une époque émergea : celle de
l’évaluation du rendement gouvernemental.
Mars & Co. dût établir
des critères, de quantité évidemment
– car la qualité n’importe
plus : trop humble, pas assez
visible, trop propice au débat.
Chaque ministre devait être jugé,
voulait-on nous faire croire,
d’après ses performances : nombre
d’expulsions aux frontières,
nombres de visiteurs dans les,
musées, nombre, nombre, nombre.
Du chiffre, quoi !
Ce style d’administration, qui
recherche systématiquement le
« toujours plus » et la meilleure
« efficience », a un nom : le management.
Le management – ou la
manière de diriger et de gérer des
citoyens, des salariés, des projets,
des politiques… – consiste à obtenir
toujours plus avec toujours
moins, histoire de tirer sur la corde
en prétendant la renforcer. Il
accompagne ces fameuses
« réformes » qui feront soi-disant
chanter nos lendemains. Ces
réformes qui nous mettront au pas
de l’économisme, avant peut-être
de nous mettre à pied. Cela n’augure
rien de réjouissant ...
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La refondation d’un nouvel universalisme (extrait)
Rencontre avec Rémy Bac, Philosophe
La refondation d’une gauche antiproductiviste
impose de revisiter les grandes valeurs. Peut-on
encore croire à l’universel ou faut-il jeter avec
l’eau de l’occidentalisme ? Sur quoi fonder
aujourd’hui une pensée rationnelle capable de
rouvrir le champ des possibles ? Le Sarkophage
commence avec Rémy Bac une série d’entretiens
parce que pour décroître, il faut d’abord décroire.
Le Sarkophage : Vous parlez de
refondation d’un nouvel universalisme.
En quoi se différencierait-il
de l’ancien, et quels en seraient les
principaux fondements ?
Rémy Bac : De fait, il y a
aujourd’hui un universel : c’est
celui du capitalisme mondialisé.
Sur le plan matériel, nous avons
l’économie néo-libérale et les
ravages atroces qu’elle produit,
sur le plan « spirituel », on trouve
de la « démocratie » indexée aux
Droits de l’homme, qui sont trop
souvent, hélas, le prétexte d’un
néo-impérialisme qui ne dit pas
son nom. C’est l’universel abstrait,
dont Hegel disait qu’il mène
à la terreur, et on peut le constater
tous les jours. L’islamisme, qui
prétend lui aussi à l’universel, à sa
façon, n’est que le pur produit du
terrorisme d’État américain. Je
pense que l’universel américain,
dont la véritable spiritualité, ou
arcane idéologique, puise dans le
calvinisme (Max Weber avait vu
très juste), est en réalité beaucoup
plus problématique, à terme, que
ne le sont les formes réactives islamistes.
La foi en la concurrence et en la
« libre entreprise », en la « liberté
individuelle », n’est que la foi en la
rédemption par l’argent. Devenir
riche, c’est sauver son âme. Le
capitalisme est une religion sécularisée
de l’argent. Alors je fais partie
de ces gens, effectivement, qui
considèrent que nous sommes dans
une période tout à fait comparable
aux derniers temps de l’Empire
romain, avant le surgissement et la
conversion au christianisme. Mais
restons calme : ce n’est qu’une analogie,
qu’une comparaison. Et
l’Universel, justement, n’est pas
l’Empire ...
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Mai 68 notre héritage (extrait)
Alain Badiou, Philosophe
La nécessité de concilier les contraintes environnementales
et notre souci de justice sociale par un
retour au politique fait de la question du partage
du gâteau le grand enjeu du XXIe siècle. Alain
Badiou y voit une occasion historique de reformuler
l'hypothèse communiste à travers l'affirmation
d'une pensée et d’une démarche utopiques. Cette
éloge de l'utopisme et du communisme, totalement
à contre-courant des idéologies en vogue, ne
pouvait que combler notre goût du dissensus.
(Re)penser le communisme, mais aussi la formeparti,
avec cependant la certitude que nous avons
besoin pour transformer le monde de partis et de
leaders qui nécessairement nous décevront.
Il y a eu en vérité quatre
« Mai 68 » différents. La particularité
du Mai 68 français est
d’avoir entrelacé quatre processus
finalement assez hétérogènes. Et si
les bilans de cet événement sont
aussi divers, c’est parce qu’on en
retient en général un des aspects et
non pas la totalité complexe qui a
fait sa vraie grandeur.
Mai 68 a d’abord été un soulèvement,
une révolte de la jeunesse
étudiante et lycéenne. C’est l’aspect
le plus spectaculaire, celui qui
a laissé des images fortes : manifestations
massives, barricades,
batailles avec la police, etc. Images
de violence, de répression et d’enthousiasme,
dont il faut extraire
trois caractéristiques. Premièrement,
ce soulèvement a été à
l’époque un phénomène mondial
(Mexique, Allemagne, Chine, Italie,
USA…). Deuxièmement, il faut
rappeler qu’à cette époque, quand
on parle d’« étudiants et lycéens »,
on parle d’une petite fraction de
l’ensemble de la jeunesse, très
séparée de la masse de la jeunesse
populaire. Troisièmement, les éléments
de nouveauté sont de deux
ordres : d’une part, la force extraordinaire
de l’idéologie et des symboles,
le vocabulaire marxiste,
l’idée de révolution ; d’autre part,
l’acceptation de la violence, défensive
ou antirépressive.
Un deuxième Mai 68, tout différent,
est la plus grande grève générale
de toute l’histoire française.
Elle va être structurée autour des
grandes usines, largement animée
par les syndicats, en particulier par
la CGT. On peut dire que cette
grève est historiquement située
dans un contexte que je dirais plus
classiquement de gauche. Cela dit,
elle est également animée d’éléments
de radicalité novateurs, lesquels
sont au nombre de trois.
D’abord, le lancement de la grève
est largement extérieur aux institutions
ouvrières officielles. La plupart
du temps, ce sont des groupes
de jeunes ouvriers qui ont déclenché
le mouvement en dehors des
grandes organisations syndicales,
lesquelles l’ont rallié ensuite, en
partie pour être en mesure de le
contrôler. Ensuite, l’usage systématique
de l’occupation des usines.
Dernier élément « dur » : dès cette
époque et dans les années qui vont
suivre, une pratique assez systématique
de la séquestration du patronat
et des bagarres périphériques
avec l’encadrement ou les CRS.
Une certaine acceptation de la violence
existe donc aussi bien dans le
mouvement étudiant et lycéen que
dans le mouvement ouvrier de cette
époque.
Il y a un troisième Mai 68, également
hétérogène, que j’appellerais
le Mai libertaire. Il concerne la
question de la transformation des
moeurs, des nouveaux rapports
amoureux, de la liberté individuelle,
la question qui va donner le
mouvement des femmes puis des
droits et de l’émancipation des
homosexuels, et qui affecte également
la sphère culturelle. Cette
composante particulière de Mai 68
peut être dite idéologique ...
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