Le Sarkophage - Journal d'analyse politique - contre tous les sarkozysmes
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Numéro 15 en kiosque le 14 novembre 2009
Numéro 16 en kiosque à partir du 16 janvier 2010
Sommaire numéro 7

La prise de la Pastille
François Brune

La gauche au défi de l’écologie
Geneviève Azam

La pensée Delanoë : « L’économie n’est pas de droite ou de gauche. L’économie est. »
Fouquier-Tinville

Nationaliser ?
Jacques Cossart

Des supermarchés dans les moindre recoins
Christian Jacquiau

Contre l’Etat managérial
Etienne Rodin

L’an I, au miroir de Sarkozy
Alain Accardo

Le sarkozysme, parfait exemple de l’imposture
Paul Violet

La refondation d’un nouvel universalisme
Entretien avec Rémy Bac

Mai 68 : notre héritage
Alain Badiou

Ralph Nader : candidat d’une introuvable gauche antiproductiviste ?
Charlotte Belge

Pierre Naville, socialisme et anticapitalisme
Alain Cuenot

Défaire l’imaginaire sarkozyste
Entretien avec Mona Chollet

De Mai 68 à Sarkozy, l’ombre de Nietzsche
Aymeric Monville

La longue marche de la gauche antiproductiviste
Jean-Marie Robert

Sarkozy et l’histoire : de l’usage compulsif du roman national
Laurence de Cock et Philippe Olivera

La prise de la Pastille (extrait)
François Brune, Essayiste

C’est en tentant de brûler les couches hyperabsorbantes de son bébé que le célèbre chimiste et polytechnicien Jean-François Félix – certains disaient « fait l’X » –, eut l’idée subite de faire de l’urine un substitut du pétrole. À vrai dire, ce coup de génie découlait du simple bon sens. Là où l’on avait absorbé, il suffisait de pressurer. Là où l’on avait stocké le jus urinaire, il suffisait d’en recueillir la précieuse charge d’ammoniaque et d’acide urique : en la traitant judicieusement, on obtenait de l’urocarburant, et le tour était joué !
De plus, la texture même des couches, re-décomposée en ses éléments pétrochimiques, devenait sans peine utilisable sous forme d’engrais, sans parler de la récupération des résidus d’H2O, destinés à irriguer la culture du maïs transgénique.
Séduits par ce projet, les pouvoirs publics subventionnèrent largement sa réalisation, menée de main de maître par J.-F. Félix. Il est vrai que le processus nécessitait lui-même une grosse dépense énergétique. Mais il s’avéra que, pour une unité de TEP1 produite, il suffisait d’en investir 0,95. L’opération était donc rentable, et d’autant plus « juteuse » qu’elle créait de l’emploi et accroissait le PIB.
Par la même occasion, sensibilisée par les revues écolos à l’importance du gisement énergétique que recelait la production excrémentielle de l’animal humain, l’opinion publique n’hésita plus à faire pipi – et même davantage – dans les bois et les champs, ce qui réconciliait les citoyens avec les forces telluriques. Le coup de génie de l’ingénieur Félix ne résolut sans doute pas totalement la crise issue de la pénurie de pétrole, mais elle établit définitivement sa notoriété. De sorte que le Chef de l’État ne tarda pas à lui confier la présidence de la Commission énergie, chargée de prospecter et de mettre en oeuvre toutes sortes d’autres projets complémentaires.
De fait, une seconde idée jaillit du puissant cerveau de Jean-François, lors d’un matin blafard où il pleurait les cendres d’un ami cher, au cours d’une cérémonie funéraire.
Non seulement, songea-t-il, l’incinération s’accompagnait d’un très dommageable gaspillage énergétique (et l’on pouvait bien dire en ce cas que la « consommation » devenait « consumation »), mais encore, comme l’avaient calculé certains experts, en court-circuitant la décomposition naturelle du cadavre humain, elle empêchait les pouvoirs publics d’organiser la collecte de tonnes et de tonnes de méthane qui s’exhalaient de ce processus naturel, et que notre société aurait pu utilement recueillir, ne serait-ce que pour faire rouler les convois funèbres.
Il fallait mettre un terme à ce gâchis. Une loi ne tarda pas à être votée. Il y eut de la résistance du côté des promoteurs de l’incinération, mais comme ceux-ci appartenaient eux-mêmes à de puissantes multinationales organisatrices de « Pompes funèbres », on rassura les professions concernées en leur garantissant qu’il n’y aurait aucun licenciement dans leur branche, mais seulement des transferts d’emplois, fussent-ils massifs....

Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 7 du Sarkophage, en kiosque à partir du 17 juillet.

La gauche au défi de l’écologie (extrait)
Geneviève Azam, Économiste, conseil scientifique d’Attac

La crise écologique, désormais irréfutable dans ses dimensions fondamentales, s’inscrit dans le paysage politique et culturel : Grenelle de l’environnement, symposiums multiples sur le développement durable, sur le changement climatique, fondations, dont la dernière en date, celle du parti socialiste, au nom évocateur de « Terra nova ». Une abondance de discours et de postures qui cache mal la vacuité des mesures prises par les instances politiques actuellement en place et l’absence de projets politiques alternatifs. Avec, en prime, une banalisation à force de formules creuses et une fuite en avant dans les politiques néolibérales qui se nourrissent des situations de panique qu’elles ont elles-mêmes créées.
Face à la crise alimentaire, et après la grande découverte de la nécessité de l’agriculture vivrière pour nourrir la planète, l’OMC, par la voix de Pascal Lamy, exhorte pourtant à une libéralisation plus grande des marchés agricoles, les protections étant assimilées à des formes de xénophobie ! De même, face à la hausse du prix du pétrole, ce sont les taxes sur l’énergie qui sont sur la sellette, et non les immenses profits des groupes pétroliers, par ailleurs confortablement assis sur des modes de production et de consommation « qui ne sont pas négociables » selon les termes de G.W. Bush à propos du mode de vie états-unien. Ces discours s’accordent avec les sirènes d’un capitalisme vert, propre et vertueux. Ils s’accordent aussi avec celles, à peu près équivalentes, d’une « économie sociale et écologique de marché », telle qu’elle apparaît dans le projet du parti socialiste. C’est l’espoir d’une croissance « verte », obtenue grâce à la combinaison du marché et de technologies « propres », c’est aussi la promotion d’une « société de la connaissance », qui serait miraculeusement affranchie d’une pression trop lourde sur les ressources naturelles.
Cette vision est une mystification qui fait reculer la recherche d’autres voies écologiquement et socialement soutenables. Ce n’est pas en rajoutant l’écologie à l’économie sociale de marché, qui se trouve à la base de la construction libérale de l’Europe, et du renvoi de l’Europe sociale aux oubliettes, que seront sérieusement affrontés les défis écologiques et sociaux qui sont devant nous ...

Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 7 du Sarkophage, en kiosque à partir du 17 juillet.

Nationaliser (extrait)
Jacques Cossart, Économiste

Après le texte de Bernard Guibert, que nous avons publié dans notre numéro de mai, consacré à ce que pourrait être une comptabilité publique rénovée et au service d’une alternative écologique et sociale, Jacques Cossart poursuit ici la réflexion sur les grands outils (et les mythes ?) des politiques économiques permettant de (re) fonder une véritable alternative. Est-on aussi désarmé que les leaders des gauches le prétendent parfois ?
Il suffit de prononcer le mot « nationalisation » dans de très nombreux cercles pour mesurer, à l’ahurissement de ses interlocuteurs, combien il s’agirait là d’une procédure qui appartiendrait à un autre âge. Rien de véritablement étonnant quand il s’agit de ceux qui défendent, avec autant d’acharnement que de succès jusqu’alors, la régulation par les seuls marchés !
En revanche c’est plus étrange quand on s’adresse à ceux qui sont, sincèrement, pour un autre monde qui, en particulier, ne subordonnerait pas la répartition des richesses produites et l’équilibre écologique au respect des privilèges actuels.
Cependant, on peut comprendre que si la nationalisation est réduite à une étatisation bureaucratique – qui n’a pas été le seul apanage de l’Union soviétique – elle puisse à bon droit servir de repoussoir. À condition, toutefois, de ne pas lui opposer la privatisation tous azimuts de ces trois dernières décennies ; faute de quoi l’on oublierait d’ajouter, à la liste des méfaits de toute bureaucratie faisant fi de l’instrument démocratique, celle au moins aussi longue, des désastres provoqués par le capitalisme financier. Sans parler des guerres permanentes, qu’il suffise d’évoquer les émeutes de la faim et la crise financière de ce début d’année 2008 !
Peut-être est-il préférable, plutôt que d’user de ce vocable daté d’avoir recours à une autre terminologie, celle de « bien public », surtout si on l’étend à celle de « bien public mondial » 1. Il s’agit en fait de confier aux citoyens le soin d’arrêter les règles selon lesquelles doit fonctionner la société dans laquelle ils entendent vivre.
On lève, du même coup, les réticences parfaitement fondées de ceux qui ne veulent pas voir cette ambition mondiale circonscrite au seul champ national. Et ce d’autant plus que, dans plusieurs régions de la planète, comme c’est le cas pour l’Union européenne, bien des aspects s’organisent à un niveau beaucoup plus vaste que le niveau national et que les entreprises, elles, établissent leurs plans au niveau mondial ...

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Contre l’état managérial (extrait)
Étienne Rodin, Sociologue

Nicolas Sarkozy n’a pas de stature, il a seulement une allure. Il marche le portable à l’oreille et le talon en avant, en cadre occupé par de nombreuses affaires. Il se veut hyperactif, présent sur tous les fronts, toujours pressé de produire et de communiquer ses résultats. La société du spectacle ne se fera pas sans lui et le tonitruant a ses faveurs. Son mandat ressemble à celui d’un contrat de mission dont il s’efforcerait de suivre au mieux le cahier des charges.
Ce n’est pas un hasard lorsqu’en début d’année 2008 le cabinet d’audit Mars & Co. fut missionné pour évaluer l’action gouvernementale. « Le cabinet Mars & Co. s’attaque à l’entreprise Fillon », titra Libération. Oui, le parallèle entre l’État et l’entreprise devint évident et bien peu s’en offusquèrent. La nation doit être gérée comme une entreprise, tel était le signal envoyé aux Français. Une époque émergea : celle de l’évaluation du rendement gouvernemental. Mars & Co. dût établir des critères, de quantité évidemment – car la qualité n’importe plus : trop humble, pas assez visible, trop propice au débat. Chaque ministre devait être jugé, voulait-on nous faire croire, d’après ses performances : nombre d’expulsions aux frontières, nombres de visiteurs dans les, musées, nombre, nombre, nombre. Du chiffre, quoi !
Ce style d’administration, qui recherche systématiquement le « toujours plus » et la meilleure « efficience », a un nom : le management. Le management – ou la manière de diriger et de gérer des citoyens, des salariés, des projets, des politiques… – consiste à obtenir toujours plus avec toujours moins, histoire de tirer sur la corde en prétendant la renforcer. Il accompagne ces fameuses « réformes » qui feront soi-disant chanter nos lendemains. Ces réformes qui nous mettront au pas de l’économisme, avant peut-être de nous mettre à pied. Cela n’augure rien de réjouissant ...

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La refondation d’un nouvel universalisme (extrait)
Rencontre avec Rémy Bac, Philosophe

La refondation d’une gauche antiproductiviste impose de revisiter les grandes valeurs. Peut-on encore croire à l’universel ou faut-il jeter avec l’eau de l’occidentalisme ? Sur quoi fonder aujourd’hui une pensée rationnelle capable de rouvrir le champ des possibles ? Le Sarkophage commence avec Rémy Bac une série d’entretiens parce que pour décroître, il faut d’abord décroire.
Le Sarkophage : Vous parlez de refondation d’un nouvel universalisme. En quoi se différencierait-il de l’ancien, et quels en seraient les principaux fondements ?
Rémy Bac : De fait, il y a aujourd’hui un universel : c’est celui du capitalisme mondialisé. Sur le plan matériel, nous avons l’économie néo-libérale et les ravages atroces qu’elle produit, sur le plan « spirituel », on trouve de la « démocratie » indexée aux Droits de l’homme, qui sont trop souvent, hélas, le prétexte d’un néo-impérialisme qui ne dit pas son nom. C’est l’universel abstrait, dont Hegel disait qu’il mène à la terreur, et on peut le constater tous les jours. L’islamisme, qui prétend lui aussi à l’universel, à sa façon, n’est que le pur produit du terrorisme d’État américain. Je pense que l’universel américain, dont la véritable spiritualité, ou arcane idéologique, puise dans le calvinisme (Max Weber avait vu très juste), est en réalité beaucoup plus problématique, à terme, que ne le sont les formes réactives islamistes.
La foi en la concurrence et en la « libre entreprise », en la « liberté individuelle », n’est que la foi en la rédemption par l’argent. Devenir riche, c’est sauver son âme. Le capitalisme est une religion sécularisée de l’argent. Alors je fais partie de ces gens, effectivement, qui considèrent que nous sommes dans une période tout à fait comparable aux derniers temps de l’Empire romain, avant le surgissement et la conversion au christianisme. Mais restons calme : ce n’est qu’une analogie, qu’une comparaison. Et l’Universel, justement, n’est pas l’Empire ...

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Mai 68 notre héritage (extrait)
Alain Badiou, Philosophe

La nécessité de concilier les contraintes environnementales et notre souci de justice sociale par un retour au politique fait de la question du partage du gâteau le grand enjeu du XXIe siècle. Alain Badiou y voit une occasion historique de reformuler l'hypothèse communiste à travers l'affirmation d'une pensée et d’une démarche utopiques. Cette éloge de l'utopisme et du communisme, totalement à contre-courant des idéologies en vogue, ne pouvait que combler notre goût du dissensus. (Re)penser le communisme, mais aussi la formeparti, avec cependant la certitude que nous avons besoin pour transformer le monde de partis et de leaders qui nécessairement nous décevront.
Il y a eu en vérité quatre « Mai 68 » différents. La particularité du Mai 68 français est d’avoir entrelacé quatre processus finalement assez hétérogènes. Et si les bilans de cet événement sont aussi divers, c’est parce qu’on en retient en général un des aspects et non pas la totalité complexe qui a fait sa vraie grandeur.
Mai 68 a d’abord été un soulèvement, une révolte de la jeunesse étudiante et lycéenne. C’est l’aspect le plus spectaculaire, celui qui a laissé des images fortes : manifestations massives, barricades, batailles avec la police, etc. Images de violence, de répression et d’enthousiasme, dont il faut extraire trois caractéristiques. Premièrement, ce soulèvement a été à l’époque un phénomène mondial (Mexique, Allemagne, Chine, Italie, USA…). Deuxièmement, il faut rappeler qu’à cette époque, quand on parle d’« étudiants et lycéens », on parle d’une petite fraction de l’ensemble de la jeunesse, très séparée de la masse de la jeunesse populaire. Troisièmement, les éléments de nouveauté sont de deux ordres : d’une part, la force extraordinaire de l’idéologie et des symboles, le vocabulaire marxiste, l’idée de révolution ; d’autre part, l’acceptation de la violence, défensive ou antirépressive.
Un deuxième Mai 68, tout différent, est la plus grande grève générale de toute l’histoire française. Elle va être structurée autour des grandes usines, largement animée par les syndicats, en particulier par la CGT. On peut dire que cette grève est historiquement située dans un contexte que je dirais plus classiquement de gauche. Cela dit, elle est également animée d’éléments de radicalité novateurs, lesquels sont au nombre de trois. D’abord, le lancement de la grève est largement extérieur aux institutions ouvrières officielles. La plupart du temps, ce sont des groupes de jeunes ouvriers qui ont déclenché le mouvement en dehors des grandes organisations syndicales, lesquelles l’ont rallié ensuite, en partie pour être en mesure de le contrôler. Ensuite, l’usage systématique de l’occupation des usines. Dernier élément « dur » : dès cette époque et dans les années qui vont suivre, une pratique assez systématique de la séquestration du patronat et des bagarres périphériques avec l’encadrement ou les CRS. Une certaine acceptation de la violence existe donc aussi bien dans le mouvement étudiant et lycéen que dans le mouvement ouvrier de cette époque.
Il y a un troisième Mai 68, également hétérogène, que j’appellerais le Mai libertaire. Il concerne la question de la transformation des moeurs, des nouveaux rapports amoureux, de la liberté individuelle, la question qui va donner le mouvement des femmes puis des droits et de l’émancipation des homosexuels, et qui affecte également la sphère culturelle. Cette composante particulière de Mai 68 peut être dite idéologique ...

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