Sommaire numéro 9
Faut-il sauver le capitalisme en sacrifiant l’humanité ?
Paul Ariès
Le catholicisme serait-il de droite ?
Alain Jugnon
Où sont les cathos de gauche ?
Christian Terras
Quel avenir pour les classes moyennes ?
Jean-Luc Debry
Ca suffit comme ça !
Jean-Luc Mélenchon et Marc Dolez
Créationnismes, laïcité et réformes de l’enseignement
Olivier Brosseau et Cyrille Baudouin
Les matérialistes ont-ils une âme ?
Pascal Charbonnat
Alzheimer, cancer, stérilité... et si c’était aussi la pollution ?
Catherine Levraud
La croissance élitiste
Jean-Marie Harribey
Philosophie de la banqueroute
Philippe Godard
Les économistes à la corbeille
Thierry Ribault
La planification à l’ordre du jour
Michel Husson
Comment rationner l’énergie ?
Mathilde Szuba
Qu’est-ce que l’économie distributive ?
Marie-Louise Duboin
Au cas par cas
Laurent Paillard
Sous les couches-culottes, le pot aux roses
Thierry Ribault
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Faut-il sauver le capitalisme en sacrifiant l’humanité ? (extrait)
Paul Ariès, Politologue
Jean-Louis Borloo vient de faire voter sa loi Grenelle.
Tout confirme que nous avions eu raison de nous associer
au contre-Grenelle de l’environnement. En effet, si
le Grenelle était bien sarko-compatible, l’écologie, elle,
n’est pas toujours écolo-compatible. Ce n’est pas que
le compte n’y est pas, contrairement à ce qu’ont
déclaré certaines ONG environnementalistes, mais la
direction prise est franchement mauvaise avec le choix
de faire payer la crise écologique aux pauvres, la foi
que si un peu de croissance pollue, beaucoup dépollue
et l’idée que la solution serait un nouveau capitalisme
vert.
Les antiproductivistes sous-estiment
gravement la capacité du
capitalisme à survivre à l’effondrement
environnemental au prix éventuellement
d’un véritable désespècement.
Le « capitalisme vert » n’est pas
une simple opération de greenwashing
destinée à repeindre en vert les guérites
de la société industrielle et de l’hyperconsommation,
mais correspond au
projet de modifier profondément la
planète et l’humanité.
L’idéologie du développement
durable est ainsi en train de connaître
une mutation. Le « développement
durable » à la Nicolas Hulot, qui reposait
sur une logique de bons sentiments,
était certes un marché de dupes puisqu’il
consistait à « polluer un peu
moins pour pouvoir polluer plus longtemps
», mais restait encore trop critique.
Pour preuve : le gentil Nicolas ne
vient-il pas de déclarer que « le capitalisme
est obsolète » ? Bolchevique !
C’est pourquoi Laurence Parisot,
patronne du Medef, et Claude Allègre,
ex-ministre socialiste, proposent, eux,
de passer d’une écologie dénonciatrice
et culpabilisatrice à une écologie réparatrice,
c’est-à-dire de marier croissance
et écologie, capitalisme et écologie.
Ce « capitalisme vert » est celui
qui triomphe depuis le Grenelle de
l’environnement : sa devise est de
« polluer pour pouvoir dépolluer »,
avec l’objectif de créer de nouveaux
marchés tout aussi juteux que ceux qui
ont permis jusqu’alors « la domination
des uns sur les autres et de tous sur la
planète ». Ce « capitalisme vert »
repose sur une fuite en avant dans la
destruction/création qui caractérise la
logique même du capitalisme...
Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 9 du Sarkophage, en kiosque à partir du 15 novembre.
Le catholicisme serait-il de droite ? (extrait)
Alain Jugnon, Philosophe
Le but du sarkozysme serait d’instaurer une
société d’ordre et pas nécessairement une société
religieuse. Sarkozy est cependant convaincu que
cette carte est la seule capable de redonner durablement
la main à la droite conservatrice mondiale.
Il entend donc réveiller les forces endormies
depuis la séparation de l’Église et de l’État. Faut-il
rappeler que la France est le pays européen où
l’on déclare le moins croire en Dieu et que la pratique
religieuse y est particulièrement faible ?
L’enjeu est de jouer Marie et Fatima contre
Marianne. Il faut pour cela avoir une âme d’incendiaire,
car on ne joue pas impunément en France
avec les thèmes de la laïcité et de la religion.
Toujours, la droite qui veut
penser, pense contre l’intelligence.
Toujours cette droite
prend de haut l’humain qui pense
avant elle, à côté d’elle et contre
elle, car l’intelligence des hommes
pense nécessairement sans la
droite, autrement dit contre elle. Un
mythe circule, que cette droite honteuse
d’elle-même aime à diffuser :
ce serait le roman qui serait de
droite, le grand roman, la littérature
avec lui, les héros et les saints compris
dedans. C’est précisément cela
le jeu de droite : déplacer le regard,
détourner le réel pour fictionner
tranquille ; il y a bien du roman
dans l’air de droite, mais le roman
est cela même que joue cette droite
malade d’elle-même ; c’est le
roman de sa représentation, de sa
mise en images, de sa folie télécratique
et de son populisme morbide.
La droite en France pue de l’âme,
elle se fonde et se vit, agit et légifère,
nihiliste, au pouvoir et rancunière
: la droite française, celle qui
gagne et qui sourit sur les écrans,
est contre-révolutionnaire. Cette
droite prend, vole et viole les mots
et les images qu’il faut pour poursuivre
et pour consister encore dans
l’intelligence et la pensée dite.
Cette droite, mine de rien, exposée
et exprimée (par les médias, par le
vote, par les livres, par les choses et
par les films), nous mange l’humanisme
réel sur le dos : il s’agit au
plus vite de nous retourner sur
nous-mêmes, voir cela, puis reconnaître
que l’homme dont cette
droite nous parle n’est pas l’humanité
que nous sommes, mais son
image inversée, sa forme niée et
son droit bafoué...
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Créationnismes, laïcité et réformes de l’enseignement (extrait)
Olivier Brosseau et Cyrille Baudouin, Biologiste et Physicien
La guerre contre la raison n’est jamais à court de
munitions. Après avoir évincé le fameux principe
connu sous le nom du rasoir d’Occam (selon lequel
on foit exclure la multiplication des raisons à l’intérieur
d’une construction logique), après avoir voulu
tuer Marx et sa conception de l’histoire ainsi que
Freud et ses thèses sur l’inconscient, le créationnisme
constitue une remise en cause radicale de la
théorie de l’évolution découlant des travaux de Darwin.
Rien ne serait plus faux de croire que ces courants
religieux et cosmologiques n’ont pas d’enjeux
politiques.
Les élections à la présidence
américaine ont vu resurgir la
question du créationnisme.
Interrogés sur leur position concernant
« l’enseignement du créationnisme
à l’école », le candidat républicain
John Mac Cain et sa colistière
Sarah Palin, ont répondu en choeur
que les « étudiants doivent être exposés
à toutes les théories et à toutes les
pensées possibles » ; autrement dit, le
créationnisme doit être enseigné aux
côtés de la théorie de l’évolution.
Rien de surprenant, ils sont les dignes
héritiers de Ronald Reagan puis de
Georges W. Bush qui parlaient eux de
« traitement équitable » entre les
deux. Ah, ces Américains… Heureusement
que notre socle laïque
empêche l’enseignement de telles
sornettes dans nos écoles, diront certains.
Pourtant, en décembre 2007, Nicolas
Sarkozy déclare au Latran que
« dans la transmission des valeurs et
dans l’apprentissage de la différence
entre le Bien et le Mal, l’instituteur
ne pourra jamais remplacer le curé
dans la radicalité du sacrifice de sa
vie ». Par ses discours, le président de
la République enfonce un coin dans
le principal rempart qui se dresse
devant le prosélytisme des mouvements
créationnistes, la laïcité définie
selon la loi de 1905. La volonté
de vouloir redonner un pouvoir social
aux religions trouve un écho dans les
réformes actées ou prévues de l’Éducation
nationale. Ainsi, en
février 2008, dans le cadre du volet
éducation de la dynamique « Espoir
banlieues », le ministre de l’Éducation
Xavier Darcos et la secrétaire
d’état chargée de la politique de la
ville Fadela Amara annoncent la création
d’« un fonds d’intervention spécifique
“Espoir banlieues” [...] créé
sur le budget de l’Éducation nationale
pour permettre le financement
des dépenses de fonctionnement des
établissements privés qui accepteraient
d’ouvrir des classes dans les
banlieues ». L’État viole ainsi sa mission
d’assurer un enseignement
ouvert à tous, gratuit et laïque, en
sous-traitant à l’Église catholique.
Les nouveaux programmes de
seconde annoncés récemment par
Xavier Darcos complètent le tableau.
Cette fois, c’est l’enseignement des
sciences qui est en ligne de mire et qui
se voit relégué en dehors d’un tronc
commun pour devenir un module
optionnel. L’absence de culture scientifique
pour les futurs adultes ouvrirait
ainsi une porte par laquelle les créationnistes,
partisans d’une réintroduction
d’une transcendance dans la
démarche scientifique et spécialistes
en théories pseudo-scientifiques, ne
manqueraient pas de s’engouffrer.
Mais en quoi le créationnisme constitue-
t-il un problème de société ?...
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Alzheimer, cancer, stérilité... et si c’était aussi la pollution ? (extrait)
Catherine Levraud, Médecin, membre de l’ASEP
Le gouvernement entend imposer le projet de loi
Bachelot sur la réforme de la Santé sans véritable
concertation et à marche forcée. Le Sarkophage est
totalement solidaire des luttes pour la défense du
service public, mais nous pensons que cela ne règle
pas tout. La défense du droit à la santé pour tous
passe aussi parune remise en cause du modèle économique,
technique et idéologico-scientifique. Il
faut soigner bian sûr, mais aussi se souvenir que
prévenir vaut mieux que guérir, ce qui suppose de
renforcer l’appareil législatif contre toutes les
formes de nuisances. Nous mourons de la pollution,
même si les grands laboratoires et le corps médical
font semblant d’ignorer que nos pathologies sont
les conséquences de nos choix économiques. Le
plan Alzheimer de Sarkozy est-il vraiment à la hauteur
des enjeux? Et si nous choisissions de refouler
les véritables causes parce qu’elles remettent en
question notre civilisation productiviste et consumériste?
Si je vous dis « atteintes à l’environnement
», vous pensez
d’abord derniers castors et
forêt amazonienne. Si je vous dis
« pollution », vous pensez à un danger
potentiel et vague, à la lointaine
Chine, aux camions là-bas sur l’autoroute.
Mais si je vous dis « leucémie
du tout-petit », « traitements de
la stérilité », ou « maladie d’Alzheimer
», vous ne pensez ni aux
atteintes à l’environnement ni à la
pollution. Pourtant, vous devriez...
Regardons autour de nous, et
prenons quelques données
publiques en provenance de pays
européens (pays industrialisés et
d’agriculture de type industriel, où
la protection des populations et des
travailleurs est censée exister, et où
la médecine est plutôt accessible).
En Europe, les malformations
des nouveau-nés de sexe mâle ont
été multipliées par deux entre 1985
et 2000, les enfants d’agriculteurs
étant très fortement touchés. Il y a
15 % de couples stériles ; on
constate chaque année, depuis 50
ans, 1 % de spermatozoïdes en
moins dans les régions touchées
par la pollution chimique, les
ouvriers agricoles étant les plus
atteints. Les maladies d’origine
neurotoxiques ont été plus particulièrement
étudiées chez les ouvriers
viticoles, qui souffrent 5,6 fois plus
de maladie de Parkinson et 2,3 fois
plus de maladies de type Alzheimer
que le reste de la population. Certaines
maladies sont en augmentation
inquiétante, et il est maintenant
reconnu qu’elles sont en lien direct
avec les polluants : les troubles psychologiques,
ceux de la mémoire,
l’anxiété, la dépression ; mais aussi
les troubles immunitaires et
l’asthme ; mais encore le diabète et
l’obésité. Concernant les troubles
immunitaires, ces atteintes sont
particulièrement inquiétantes, car
c’est notre immunité qui nous permet
de juguler les infections et les
cancers qui menacent...
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La croissance élitiste (extrait)
Jean-Marie Harribey, Économiste, coprésident d’Attac
Le président de l’Office français des conjonctures
économiques (OFCE), Jean-Paul Fitoussi, et l’un
des chercheurs de cet institut, Éloi Laurent, viennent
de publier La Nouvelle écologie politique,
économie et développement humain (Seuil,
2008). Leur projet est de critiquer l’idée que « à
mesure que l’humanité s’affranchit de la misère,
une nouvelle loi de Malthus semble devoir lui
barrer la route », alors qu’est en passe d’être
tenue « la promesse du développement », au vu
« des centaines de millions d’individus jusque-là
tenus en marge de l’aisance [qui] entrent dans
l’ère du progrès ». Ainsi, le livre développe une
problématique dénonçant les illusions et les dangers
d’un abandon du développement et de la
croissance, car le progrès sera toujours possible,
sous condition de la démocratie et de la réduction
des inégalités.
J’ai pour ma part suffisamment
critiqué, sur la base du refus du
productivisme, le manque de
rigueur des théoriciens de la
décroissance 1 pour estimer nécessaire
d’examiner de près la
démarche de Fitoussi et Laurent,
d’autant plus que celle-ci prétend
fonder un paradigme alternatif tant
au néolibéralisme qu’à ce qu’ils
appellent un nouveau malthusianisme.
L’essai de Fitoussi et Laurent
soulève deux questions : quelle
est la vision (on appelle cela l’épistémologie)
de la science économique
des auteurs, et quelle est leur
conception du progrès et de sa faisabilité
?
Quelle vision de la
science économique ?
Les auteurs nous avertissent
d’emblée qu’il y a en économie
deux démarches ou « paradigmes
» : celui de la « régulation
interne » du système – c’est-à-dire
par le marché, cher aux libéraux
qui le tiennent pour un régulateur
omniscient – et celui de la « régulation
externe » organisée par la
puissance publique et sans laquelle
le marché conduit au chaos. En
amont de cette typologie, il est supposé
que la régulation, interne ou
externe, ne porte que sur un objet
immuable, l’économie telle que
nous la connaissons et qui n’est
jamais nommée dans ce livre : le
capitalisme. Les auteurs prétendent
construire un nouveau paradigme
dont l’objet n’est jamais identifié,
comme si les rapports sociaux capitalistes
avaient toujours existé et
étaient promis à l’éternité. Or, cette
posture n’est pas universelle : elle
est celle d’une certaine synthèse,
beaucoup plus néoclassique que
keynésienne, admettant qu’on peut
transposer la rationalité individuelle
à l’échelle collective, bien
qu’il ait été démontré le contraire...
Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 9 du Sarkophage, en kiosque à partir du 15 novembre.
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